OPINIONS SCIENTIFIQUES

Brève déclaration du Prof. Rolf Zinkernagel, prix Nobel de médecine 1996

L'initiative " pour la protection génétique " : un frein au progrès médical

Conférence de presse " Les lauréats du prix Nobel contre l'initiative pour la protection génétique ", Berne, 16 avril 1998

 

Mesdames, Messieurs,

Le génie génétique est une discipline qui offre d'immenses possibilités, tout particulièrement en médecine. Comme l'avaient fait l'anatomie au 16e siècle et la chimie au 19e, la biologie moléculaire et le génie génétique vont bouleverser la médecine de demain.

Le génie génétique a permis, en laboratoire, de réparer les atteintes à l'environnement. En médecine, il fait aujourd'hui partie du quotidien. Trois exemples:

En 1997, 27 médicaments et 4 vaccins obtenus par génie génétique étaient disponibles en Suisse. Parmi les plus connus figurent l'insuline humaine destinée aux diabétiques et l'érythropoïétine.

Les tests génétiques pour détecter les maladies infectieuses comme le SIDA et la tuberculose sont employés quotidiennement. Ils empêchent les infections par les produits sanguins. Eux seuls sont capables de déceler les modifications génétiques des germes, ce qui permet d'entreprendre très rapidement une thérapie.

Les causes de la maladie de la vache folle ou certaines formes de démence sénile sont encore largement inconnues. Grâce aux souris transgéniques élevées dans des laboratoires zurichois, les découvertes réalisées ces cinq dernières années ont fait avancer la recherche sur ces maladies.

Malgré ces succès et des perspectives prometteuses, le génie génétique ne fait pas de miracle, même en médecine. De nombreuses questions sont toujours sans réponse. Le cancer n'est pas vaincu, la maladie d'Alzheimer, la sclérose en plaques et la mucoviscidose restent encore pour nous des énigmes.

Et pourtant, Mesdames et Messieurs! Devons-nous renoncer à de nouvelles méthodes si pleines de promesse et suspendre nos blouses blanches au vestiaire? Nos jeunes et talentueux chercheurs doivent-ils se recycler ou s'expatrier parce que nous n'avons pas encore réussi à guérir ces maladies?

Pour moi, la réponse est claire: Non! Pour nous qui sommes en bonne santé, du moins pour le moment, il nous est facile de prôner des interdictions. Mais pour les malades, leurs parents et leurs proches, la souffrance est là. Nous n'avons pas le droit d'abandonner, ne serait-ce que par devoir envers nos patients. Au contraire ! Nous devons exploiter au maximum les progrès et les possibilités du génie génétique et redoubler d'effort !

Certes, Mesdames et Messieurs, le génie génétique n'est pas une panacée, susceptible de résoudre tous les problèmes du monde. Mais pour de nombreux patients, le génie génétique est une lueur d'espoir - et l'on ne peut ni ne doit tuer l'espoir, et certainement pas l'interdire. C'est le génie génétique qui, ces dernières années, nous a permis de mieux comprendre l'origine, l'apparition et l'évolution de certaines maladies graves. Ces connaissances fondamentales servent de base au développement de thérapies nouvelles et efficaces.

Dans la lutte contre ces maladies, les animaux transgéniques jouent un rôle important. Même si on les utilise depuis dix ans seulement, la recherche fondamentale en médecine a fait un véritable bond en avant grâce à eux.

Voici quelques exemples des résultats obtenus grâce aux animaux transgéniques:

Dans la recherche sur le cancer, on a observé sur des souris transgéniques comment certains défauts dans le patrimoine génétique font apparaître des cellules cancéreuses malignes.

Dans la recherche sur la maladie d'Alzheimer, on a compris comment fonctionne cette maladie sournoise et pu envisager de nouvelles thérapies grâce aux souris transgéniques.

En immunologie, simuler l'interaction complexe de différents organes lors d'une infection virale ne peut se faire sans les souris transgéniques comme modèles de maladie. On a pu démontrer ainsi certains mécanismes.

Dans la recherche sur les maladies du système nerveux ou les affections dues aux prions, Creuzfeld-Jakob par exemple, les animaux transgéniques sont devenus indispensables pour développer les connaissances, en Suisse comme à l'étranger.

Les adversaires des expériences animales transgéniques - souris de laboratoire surtout - se rangent en deux groupes: ceux qui sont fondamentales hostiles aux expériences animales et ceux qui s'opposent résolument à toute modification génétique chez les êtres vivants. Ils préféreraient remplacer les animaux par des cultures de cellules et des simulations sur ordinateur. Ils oublient que les cultures de cellules et les ordinateurs n'ont pas de maux de tête, d'hypertension, de diabète, de sclérose en plaques, de maladie de la vache folle ou de rhumatismes. Si les cultures de cellules et les ordinateurs sont des outils importants, ils ne remplaceront jamais les animaux transgéniques.

On a souvent dit, à tort, que les résultats des expériences faites sur des animaux ne sont applicables ni aux hommes ni aux maladies humaines. En immunologie, plus de 95% des connaissances ont été acquises sur des souris avant d'être confirmées sur l'homme; car nous avons pu ainsi comprendre ce que nous devions chercher.

Interdire les animaux transgéniques serait une catastrophe pour de nombreux chercheurs suisses. C'est ce qu'a montré une enquête du Fonds national suisse de la recherche scientifique et de l'Union suisse des sociétés de biologie expérimentale (USSBE). Dans les seules hautes écoles du pays, 500 projets de recherche occupant environ 2000 personnes sont directement concernés par cette interdiction. Et plus de la moitié de ces projets se rapporte à la médecine humaine.

Dans notre Institut de recherche en immunologie expérimentale, 70 % des travaux seraient touchés. Près d'un tiers de nos scientifiques devraient interrompre leurs recherches actuelles.

L'acceptation de cette initiative fondamentaliste aurait de graves conséquences sur la recherche fondamentale biomédicale et sur le monde scientifique suisses.

Et il est faux d'affirmer, comme le font les auteurs de l'initiative, que les interdictions de l'initiative ne concernent pas la recherche. Cette initiative est bien trop extrémiste; elle menace l'avenir, le progrès, la recherche et, en dernière analyse, les patients.

Si l'initiative était acceptée, les médicaments obtenus par génie génétique déjà disponibles continueraient à l'être. Mais imaginons qu'elle l'ait été vingt ans plus tôt : ces médicaments n'auraient certainement jamais vu le jour.

Logiquement, l'initiative devrait également interdire en Suisse tous les médicaments développés à l'étranger. Or, il n'en est rien. Voulons-nous dès lors pétrifier nos connaissances, revenir au Moyen Age? Devrions-nous nous laisser gouverner par nos seuls sentiments ou leur préférer l'intelligence, la compréhension et la raison?

Pour moi, une chose est sûre: si l'initiative était acceptée, la recherche et l'enseignement devraient renoncer à une technologie clé, alors qu'à l'étranger, universités et hautes écoles continueraient à l'utiliser.

A long terme, la Suisse serait à peine capable de conserver, et, a fortiori, de conforter la place aujourd'hui prépondérante qu'elle occupe dans la recherche médicale et biologique. La réputation de la recherche suisse dans le monde est largement reconnue. Aujourd'hui pourtant, de nombreuses chaires de biologie et de médecine restent en partie inoccupées, car les professeurs pressentis attendent les résultats de la votation du 7 juin.

Mesdames et Messieurs, il n'est pas possible de transférer la recherche et la science. C'est pourquoi je dis suis pour une utilisation contrôlée du génie génétique en Suisse. Nous possédons d'ailleurs pour cela toutes les base légales nécessaires, que ce soit l'article constitutionnel en vigueur, le programme législatif IDAGEN ou Gen-Lex.

Si je rejette l'initiative pour la protection génétique avec tant de vigueur, c'est parce que je ne veux pas que notre pays se transforme en îlot moyenâgeux en Europe et dans le monde au lieu de se vouer à la recherche.

C'est pourquoi j'appelle les citoyennes et les citoyens de ce pays à refuser, le 7 juin prochain, l'initiative pour la protection génétique. L'initiative est hostile aux malades et à la recherche. Elle ne confère aucune protection, ne contient que des interdits et n'apporte finalement aucune solution.

 

Prof. Rolf Zinkernagel