OPINIONS SCIENTIFIQUES
Interview du professeur P. Aebischer Division de recherche chirurgicale et
Centre de thérapie génique
CHUV Lausanne.
La révolution du génie cellulaire
Existe-t-il des différences culturelles quant à la manière d'appréhender le
savoir. Y a-t-il partout un véritable fossé entre la population et les chercheurs?
Il est bien moindre aux Etats-Unis où la population est passionnée de science. En Europe, la
méfiance peut avoir des origines historiques: en Allemagne, par exemple, la notion d'eugénisme reste
un point sensible et influence toute la question génétique. Mais surtout, les intellectuels européens
- et particulièrement francophones - s'intéressent beaucoup moins aux questions scientifiques que
leurs homologues américains. Chez nous, la philosophie et les débats d'idées ont davantage
d'importance. L'ennui est que cela mène à une sorte de séparation des réflexions intellectuelles
et scientifiques, et que les leaders, y compris politiques, ne comprennent plus les enjeux liés à
la science.
J'ai été effaré d'apprendre que le Comité central du parti socialiste suisse recommande
d'accepter l'initiative contre le génie génétique. Quand on parle à ces politiciens,
on se rend compte que les aspects scientifiques de la question leur échappe et que leur refus est lié
à une peur qui n'a rien à voir avec la réalité.
Certains affirment que l'on peut faire confiance aux chercheurs mais que c'est la logique industrielle
qu'il faut contrôler, en particulier dans le domaine du génie génétique?
C'est un argument que j'accepte dans beaucoup de disciplines, mais pas dans celle du génie génétique,
où l'industrie pharmaceutique montre une véritable responsabilité. Le procès d'intention
qu'on lui fait est donc un peu facile. Au contraire: peut-être l'industrie est-elle trop conservatrice. Pour
des raisons probablement économiques: parce qu'elle doit passer au travers de systèmes de contrôle
très exigeants, comme ceux de la FDA américaine, et que ne pas tenir compte des risques pourrait
lui coûter très cher. C'est vrai que, sur le plan marketing, certaines attitudes de l'industrie peuvent
être à la limite de l'éthique. Mais je n'ai jamais vu l'équivalent de ce genre d'attitude
lorsqu'il s'agit de développement ou d'acceptation d'une thérapie.
Certaines peurs sont-elle quand même justifiées? Que pensez-vous par exemple de ceux qui craignent
que ces nouvelles technologies ne soient réservées qu'à une minorité de riches?
Au contraire, je pense que certaines technologies feront baisser les coûts de la médecine. On
sait qu'une greffe de moelle est quelque chose de très coûteux. Mais prenez les vaccins anticancéreux,
qui représentent un des grands espoirs du génie génétique. Le jour où ces vaccins
seront au point, ils permettront de court-circuiter les traitements actuels. Leur impact social sera très
important pour un coût faible.
Regardez ce qui s'est passé pour la tuberculose: la révolution de l'antibiothérapie a eu
comme résultat de simplifier les traitements complexes qui précédaient. Il y a donc toutes
les chances que de nombreuses nouvelles technologies soient moins coûteuses que les anciennes qu'elles permettront
de contourner. Le véritable problème de la médecine ne concerne en fait pas les traitements
très efficaces, mais ceux dont l'efficacité, tout en étant statistiquement significative,
reste faible.
Vous partagez donc la prévision de Jean Bernard qui dit que les nouvelles technologies qui envahissent
la médecine vont augmenter les coûts pendant encore deux ou trois décennies, mais qu'ensuite
elles les diminueront d'une façon importante. J'ai exactement la même conviction. La médecine moléculaire arrivera tôt ou tard à
ce stade-là. Encore une fois, la plupart des grandes révolutions de la médecine ont eu, au
moins dans leur domaine, ce genre d'effet.
L'arrivée du vaccin contre la polio a drastiquement diminué le coût de cette maladie, qui
est aujourd'hui celui d'un vaccin très bon marché. Or, rien n'empêche le cancer, le diabète
et certaines infections de bénéficier de ce genre de révolution. Mais ces progrès supposent
une meilleure compréhension des mécanismes moléculaires. Il est donc très important
de continuer.
Mais c'est le peuple suisse qui va bientôt devoir directement se prononcer sur la question du génie
génétique. Ce qui est grave, dans cette affaire, c'est que les gens vont voter sur des choses qu'ils ne comprennent pas.
Pas une seconde je pense qu'il faille donner la liberté aux scientifiques de faire ce qu'ils veulent. Pour
nous, il est encourageant et rassurant que des citoyens se penchent sur nos projets et les critiquent, partagent
la discussion des risques et la question de savoir si l'on peut passer à la phase clinique.
Par contre, que l'on interdise de façon péremptoire de produire des animaux transgéniques
parce qu'on n'en comprend pas le bénéfice irremplaçable pour la médecine, ça
oui, ça me gêne.
La Suisse est le seul pays qui va se prononcer sur une pareille question et pourtant elle reste l'un des
plus sous-développés au niveau de la communication et de la culture scientifique du public?
Oui. Rolf Kinkernagel, le lauréat suisse du Prix Nobel 1966, aborde très bien la question dans
un éditorial d'un récent Science.
Si l'initiative est acceptée, que faites-vous? Je retraverse probablement l'Atlantique.
Et votre société, Modex Thérapeutiques? Modex aussi est déplaçable.
En réalité, la Suisse risque de devenir un désert scientifique?
Evidemment. Ce serait la destruction de l'ensemble de la recherche biomédicale en Suisse.
En plus, les problèmes éthiques seraient simplement repoussés hors de nos frontières?
Oui: la population se traiterait de toute façon grâce à des médicaments produits
grâce au génie génétique, tout en ayant refusé ce même génie génétique.
Ce serait de l'hypocrisie.
Pourquoi ne pose-t-on jamais clairement cette question dans les débats: si vous votez pour l'initiative,
accepterez-vous quand même de prendre des médicaments dont l'élaboration a nécessité
des animaux transgéniques? Le problème, dans le débat actuel, est que l'on a d'un côté des gens qui emploient
des slogans tels que: " Aujourd'hui Tchernobyl, demain le génie génétique "
et que nous, scientifiques, sommes attachés à une déontologie qui ne nous permet pas d'utiliser
ce genre de discours.
C'est le problème majeur de la démocratie: la fragilité de la vérité
complexe face à la force simplificatrice du slogan? C'est vrai. Lorsqu'on nous demande: " Pouvez-vous nous assurer que jamais il n'y aura tel problème...? "
nous n'avons pas le droit de donner une telle assurance. Du moins si nous sommes honnêtes. Cette honnêteté
du discours scientifique est source d'inquiétude exagérée pour le public qui a l'habitude
du discours politicien et de ses promesses faciles. Le public ne sait pas qu'en science le oui à cette question
n'existe tout simplement pas.
M & H, 14.1.1998 - Propos recueillis par le Dr B. Kiefer (extraits)
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