OPINIONS SCIENTIFIQUES

Claude Bron, Institut de biochimie de Lausanne, Président de l’Union des Sociétés Suisses de Biologie Expérimentale

A propos de gén...éthique

Les chercheurs, pour qui le génie génétique est un outil de travail quotidien, estiment indispensable de réagir à certaines contrevérités que les partisans de l’initiative dite " pour la protection génétique " ont présentées lors de leur récente conférence de presse.

Comment peut-on en effet prétendre que la recherche médicale ne sera pas touchée par les mesures préconisées par l’initiative, lorsque 50% du budget de la division de biologie-médecine du Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique sont consacrés à quelque 800 projets qui ont recours à la technologie génétique. Parmi ceux-ci, les trois-quarts environ sont conduits dans les institutions universitaires. Ainsi, environ 2000 personnes travaillant en Suisse dans la recherche biomédicale devraient immédiatement interrompre leurs travaux si l’initiative était acceptée. C’est donc bien tout un secteur de la recherche biomédicale, où la Suisse occupe une place de leader, qui serait sacrifié.

Nous avons besoin des souris transgéniques, qui représentent actuellement les meilleurs modèles pour mieux explorer, comprendre et soigner les maladies de l’homme et de l’animal. Quand bien même ces modèles présentent des limites, il est indéniable qu’en dix ans, l’étude de souris transgéniques a déjà permis de réaliser de grands progrès dans la compréhension du cancer, des maladies infectieuses et cardio-vasculaires et des troubles neurologiques. Nous citerons, par exemple, les études destinées à développer une stratégie vaccinale contre certains cancers, la mise au point de traitements contre une maladie héréditaire très répandue, l’anémie falciforme ou le mode de transmission des maladies dues aux prions.

Plusieurs centaines de biologistes dans le monde étudient le matériel génétique de la souris, précisément parce qu’il est très semblable au nôtre. La France et l’Italie viennent ainsi de créer des centres spécialisés dans la production, l’élevage et l’étude de ces souris, devenues indispensables à la recherche.

Si l’initiative devait être acceptée le 7 juin prochain, toute production, acquisition ou remise de souris transgéniques serait interdite en Suisse, une mesure qui signifierait aussi l’interdiction de la profession de chercheur dans le domaine biomédicale, en la privant d’un moyen d’investigation particulièrement efficace.

Le génie génétique est un domaine complexe, dont le champ d’application est vaste. Il soulève des questions légitimes de sécurité, d’éthique et de droit. Il est normal que cette nouvelle technologie, mal connue du public, suscite de l’inquiétude. Malheureusement, cette crainte est délibérément et sans cesse alimentée et exploitée par certains partisans de l’initiative.

La législation suisse, déjà dense en matière de génie génétique, est actuellement renforcée, pour prévenir d’éventuelles applications nuisibles. Des procédures et des commissions d’éthique sont mises en place pour permettre une évaluation participative de nouvelles applications.

Nous appuyons sans réserve ces dispositions de contrôle du génie génétique. Par contre, nous nous opposons à un prononcé d’interdit de cette technologie, qui aurait des conséquences désastreuses sur la recherche médicale dans nos universités, et, par conséquent, affecterait gravement la formation en médecine, dans les professions de la santé et dans tous les domaines qui ont trait à la biologie.

AGEFI, 16.2.1998