L'avenir de la recherche suisse sur les cellules souches est menacé

Science et moralité : Malgré de formidables perspectives thérapeutiques, les opposants insistent sur les arguments éthiques. Pour eux, l'embryon est un être humain.

C'est une demande auprès du Fonds national suisse qui est à l'origine de l'objet soumis à votation concernant la recherche sur les cellules souches embryonnaires humaines. Deux chercheurs genevois avaient en effet déposé en 2000 un projet de recherche pour étudier des cellules qu'ils voulaient importer des EtatsUnis. A l'époque, la législation suisse interdisait l'utilisation d'embryons issus de la fécondation in vitro à des fins de recherche, mais n'abordait pas la question de l'importation.

Les autorités scientifiques avaient donné leur accord après un an et demi de réflexions et de consultations. Le projet des deux chercheurs visait à comprendre le mode de développement et de fonctionnement des cellules souches cardiaques et à essayer de provoquer leur différenciation en cellules du myocarde. Le but serait de remplacer les tissus endommagés, en cas d'infarctus par exemple, par ces cellules devenues spécialisées. 

Oui des autorités Fédérales

Le Conseil fédéral, puis le parlement, contraints de légiférer dans l'urgence, ont rappelé qu'un des points majeurs de la loi concerne l'espoir de pouvoir un jour traiter des maladies graves et incurables telles que la maladie de Parkinson, la paraplégie, l'infarctus ou le diabète, qui sont provoquées par des cellules détériorées et qui ne peuvent se régénérer.

Mais pourquoi ne pas utiliser les cellules souches adultes? Certes, même si ces dernières permettent de traiter avec succès des leucémies ou des greffes de peau pour les personnes brûlées, elles présentent toutefois plusieurs problèmes pour d'autres formes de thérapies: certains types de cellules (celles du cerveau par exemple) sont très difficiles à dépister et à isoler. D'une façon générale, les cellules souches adultes vieillissent rapidement en culture et ne se multiplient que brièvement. Par ailleurs, elles sont déjà relativement avancées dans leur spécialisation et ne peuvent donc pas être utilisées pour remplacer les cellules d'un tissu autre que celui duquel elles proviennent.

Les cellules embryonnaires, en revanche, peuvent se différencier dans n'importe lequel des quelque deux cents types de cellules de l'organisme. Cet énorme potentiel semble maintenu

en culture, ce qui permet d'espérer qu'il sera un jour possible d'obtenir des cellules et tissus à des fins thérapeutiques, comme des cellules nerveuses produisant de la dopamine pour les patients atteints de Parkinson, ou des cellules pancréatiques sécrétrices d'insuline, pour les diabétiques.

De nombreux chercheurs estiment par ailleurs que la recherche sur les cellules embryonnaires représente également la première étape pour l'application médicale de cellules souches adultes, précisément en vue d'élargir leur éventail thérapeutique.

Embryons de stade tardif

Le conseiller fédéral Pascal Couchepin rappelle que le droit en vigueur prévoit de détruire les embryons surnuméraires et estime qu'il est donc moralement acceptable de prélever des cellules souches sur des embryons à un stade précoce (pas au-delà du septième jour) pour la recherche en vue de traiter des maladies graves. Il souligne par ailleurs que le cadre de la loi proposée est très strict et restrictif, notamment en ce qui concerne le clonage et les interventions génétiques sur les cellules souches, qui sont tous deux formellement interdits. 

Qu'est-ce que l'embryon?

Le chef du Département de l'intérieur relève aussi le paradoxe qui consisterait à en interdire la recherche en Suisse, tout en espérant profiter des percées médicales qu'elle réaliserait à l'étranger. "Notre pays occupe une position de pointe dans bien des secteurs de la médecine et de la biologie et il faut veiller à ce qu'il la conserve", conclut Pascal Couchepin.

Le comité référendaire, composé de plusieurs associations des milieux écologistes ou conservateurs, fait surtout valoir des arguments éthiques. Pour lui, "on ne peut instrumentaliser et tuer des êtres humains dans le but d'utiliser des parties de leurs corps. Le respect de la dignité humaine est dû à chaque individu et tout ce qui viole ce principe, les mirages de la science par exemple, instaure le règne de l'arbitraire. Les embryons dits "surnuméraires" auraient, s'ils étaient implantés, une réelle chance de naître". Il n'accepte Pas non plus que la loi place les couples devant le choix de devoir mettre leur embryon surnuméraire à la disposition de la recherche ou de consentir à sa destruction officielle.

Le comité référendaire, qui utilise les succès thérapeutiques obtenus avec des cellules souches adultes comme argument contre la recherche sur les cellules embryonnaires, préconise de s'en tenir aux cellules adultes, dont le potentiel n'est de loin pas épuisé.

Même si de nombreux garde-fous ont été mis en place dans le cadre de la nouvelle loi, seul un non pourrait, d'après lui, empêcher d'autres abus potentiels tels que le clonage ou les interventions génétiques.

La Liberté, Lara Pizurki, le 2 novembre 2004