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Le dopage génétique : rêve ou réalité ?
Suivez notre guide, le biochimiste Sandro Rusconi, dans l’univers complexe et fascinant de l’ADN. Voilà ce qu’il sera possible d’effectuer à l’avenir. Reste que la recherche bute sur d’innombrables problèmes.
La thérapie génique, c’est quoi ?
Les gènes donnent à la cellule les informations nécessaires pour produire des protéines comme les facteurs de croissance, qui font augmenter la masse musculaire, ou l'érythropoïétine (EPO), qui stimule la production des globules rouges, ce qui permet une meilleure oxygénation des tissus. En théorie, il suffit de transférer le gène approprié "c'est-à-dire une séquence d'ADN" dans la cellule pour que celle-ci produise elle-même les substances désirées. On parle alors de cellules génétiquement modifiées. La thérapie génique permettra, espère-t-on, de guérir des maladies comme la myopathie ou la mucoviscidose en modifiant les gènes déficients. Pour le sportif, les gains sont évidents, les deux fonctions les plus importantes pouvant être améliorées, soit la musculature et le système cardiovasculaire. En théorie, le transfert génique n'a pas de limite.
Où en est la recherche ?
Plusieurs expériences ont déjà été tentées sur des animaux. Selon la revue "Sciences et Avenir", un laboratoire a réussi à augmenter la masse musculaire de souris de plus de 20 % en deux semaines. "On a aussi réussi à injecter à des animaux de l'ADN permettant à la cellule de produire de l'EPO. Les résultats étaient très intéressants. A l'aide d'un antibiotique, il était même possible avec un circuit génétique artificiel de réguler la quantité d'EPO", raconte Sandro Rusconi. On est encore loin des tests sur les êtres humains et il n'est question aujourd'hui que de modifications locales (muscle, cartilage, tendon, vaisseaux sanguins, etc.). "La technique n'est pas du tout au point et son efficacité loin d'être avérée", explique Sandro Rusconi. "Or, le protocole de validation d'une méthode de thérapie est onéreux et presque interminable. Pour passer les trois stades cliniques requis, il faut compter au moins dix ans et posséder au bas mot plus de 100 millions de dollars. La thérapie génique sera plus ou moins maîtrisée dans dix ou vingt ans. D'un point de vue scientifique, je serais heureux d'apprendre que certains athlètes réussissent à améliorer leur performance grâce à un transfert de gènes. Mais je n'y crois pas, pas dans un futur proche. A plus long terme, on pourra parler d'augmenter la masse musculaire, le système cardio-vasculaire ou améliorer la récupération. On parlera peut-être aussi de dopage neuronal, pour gérer la douleur. C'est encore de la musique d'avenir, relève Sandro Rusconi. Pour l'instant, le plus grand danger pour les sportifs est qu'on leur fasse passer pour un transfert génique des substances préparées sans suivre les mesures de sécurité nécessaires à une application clinique. Ces préparations non certifiées sont facilement réalisables dans de simples laboratoires de recherche comme le nôtre. Je n'oserais pas donner certaines substances à mes souris. Alors, vous imaginez pour des êtres humains..."
La thérapie cellulaire, c’est quoi ?
II s'agit de transplanter des tissus, c'est-à-dire des cellules (sanguines, nerveuses, osseuses, etc.) D'une manière générale, les greffes font appel à cette technique. La thérapie cellulaire sera avant tout précieuse aux athlètes pour soigner les blessures. Difficile, en tout cas, de déterminer où s'arrêtent les soins et où commence le dopage.
Où en est la recherche ?
Les transfusions de sang "connues depuis une cinquantaine d'années" et les transplantations de moelle osseuse "trente ans" procèdent de la thérapie cellulaire. La nouveauté, c'est l'autotransplantation avec les cellules souches. Elle offre des perspectives extraordinaires pour soigner les blessures. Si le corps se charge de soigner les microlésions, l'autotransplantation devrait permettre de soigner des lésions de moyenne importance. "C'est envisageable pour les déchirures, mais pour les cassures, ce sera beaucoup plus compliqué", reprend Sandro Rusconi. Le principe: on prélève des tissus chez l'athlète, on les cultive en laboratoire et on les réimplante à l'endroit blessé. Des laboratoires pratiquent ce type de traitement sur le cartilage. "Mais ce sont des études empiriques. Je me trompe peut être, mais ça n'a encore rien donné de très spectaculaire", fait remarquer le Tessinois. Les découvertes sur les cellules souches ont fait naître les espoirs les plus fous. Ces dernières auraient la capacité de se multiplier et de s'adapter à des milieux différents. Mais de récentes recherches ont démontré que la chose n'était pas aussi simple, ce qui a complètement relancé le débat. Un coup de frein pour la recherche tel qu'il est aujourd'hui très difficile de prédire quand il sera possible de maîtriser l'autotransplantation. "II n'existe même pas de modèles très fiables pour les animaux", relève le scientifique.
A quand un humain transgénique?
II s'agit d'opérer les modifications avant la naissance. Lorsqu'on maîtrisera le fonctionnement de l'ADN, il sera théoriquement possible de "fabriquer" un champion en lui distribuant les gènes adéquats. "Avec les connaissances actuelles, aucun généticien ne peut aider un sportif. Ça pourrait changer dans les dix ou vingt ans à venir. La performance ne dépend pas d'un seul gène, mais d'une constellation très complexe", avertit Sandro Rusconi. On pourrait notamment imaginer de doter les futurs marathoniens d'une proportion accrue de fibres lentes ou les haltérophiles d'une masse musculaire considérable. On pourrait également repérer le potentiel d'un athlète sur la base de son ADN. On est là en pleine science-fiction. "Même sans évoquer la question d'éthique aucune condition n'est réunie à ce jour pour parler d'être humain transgénique", coupe Sandro Rusconi. "Et d'abord, qui pourrait tenter une expérience? Aucune institution n'aurait le temps - il faudrait vingt ans pour que l'individu arrive à l'âge adulte - ni les structures, ni les connaissances, ni l'argent nécessaires pour une expérience à si long terme."
Et si on combinait les deux thérapies?
On peut envisager de coupler la thérapie génique et la thérapie cellulaire, en modifiant génétiquement les cellules avant de les transplanter. On pourrait y ajouter un nouveau matériel génétique pour améliorer leurs capacités autoréparatrices ou stimuler la production de protéines permettant d'améliorer la performance. C'est une stratégie qui est naturellement très intéressante surtout pour la thérapie de plusieurs maladies héréditaires ou acquises.
JG, La Liberté, 4.02.2004
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