Cellules souches embryonnaires produites par clonage: c'est fait!

La première des chercheurs sud-coréens ouvre à terme la voie à des traitements sur mesure de maladies telles que le diabète, le cancer ou l'Alzheimer.

C'est une première mondiale: des chercheurs sud-coréens ont réussi à produire par clonage un embryon humain et à en tirer des cellules souches, qui pourraient permettre à terme d'obtenir des traitements sur mesure contre des maladies comme le diabète ou la maladie de Parkinson. L'annonce risque de relancer la polémique sur le clonage thérapeutique , qui vise non pas à créer des bébés mais des traitements médicaux. Les cellules souches embryonnaires constituent la matière première d'où proviennent tous les types de tissus de l'organisme. Elles ne sont présentes dans l'embryon que quelques jours après la conception. Leur prélèvement est une question sensible sur le plan éthique, car l'opération conduit à la destruction de l'embryon.

Sur des souris d'abord

Les chercheurs ont déjà utilisé le clonage thérapeutique pour guérir partiellement des souris de laboratoire atteintes d'une maladie du système immunitaire. Ils savent également prélever des cellules souches sur des embryons humains surnuméraires, créés dans le cadre de traitements contre la stérilité. Mais les tentatives pour produire par clonage des embryons humains, afin d'obtenir des cellules souches génétiquement identiques à celles du patient, avaient jusqu'ici échoué. Les chercheurs de l'Université nationale de Séoul attribuent en grande partie leur réussite à la fraîcheur des ovules prélevés sur des bénévoles et à une manipulation plus douce des matières génétiques insérées à l'intérieur. Cette percée fournit la preuve attendue depuis longtemps que le clonage humain thérapeutique est possible, souligne le Dr Rudolf Jeanisch, de l'Institut de la recherche biomédicale Whitehead, à Cambridge (Massachusetts). Toutefois, il n'a pas d'utilisation concrète à ce stade . Des années de recherche supplémentaires seront nécessaires avant que les transplantations de cellules souches ne puissent être envisagées sur l'homme, prévient-il. Mais les travaux sud-coréens devraient relancer le débat sur le clonage humain. L'ONU a récemment reporté une décision sur la question. Les Etats-Unis plaident pour une interdiction de toute forme de clonage humain, tandis que la Grande-Bretagne mène le camp des pays partisans d'autoriser le clonage thérapeutique.

Technique éprouvée

Les chercheurs de Séoul ont prélevé 242 ovules et des cellules ovariennes chez 16 femmes volontaires. Utilisant la même technique que celle employée pour cloner les animaux, ils ont enlevé le noyau de chaque ovule pour le remplacer par le noyau d'une cellule ovarienne de la donneuse. Des agents chimiques ont lancé la division cellulaire, permettant ainsi d'obtenir 30 blatocystes, un embryon aux premiers stades de son développement qui ne contient que 100 cellules, d'où ont été prélevées des cellules souches. Celles-ci ont commencé à former des tissus musculaires, osseux et d'autres types dans des éprouvettes et après avoir été implantées sur des souris, ont rapporté les chercheurs. Aujourd'hui, l'équipe étudie comment diriger le développement des tissus formés par les cellules, a souligné le Dr Woo, qui a promis de mettre les nouvelles cellules à la disposition d'autres chercheurs.

Lauran Neergaard, La Liberté, le 13.02.2004

Clonage interdit en Suisse

Actuellement, une trentaine de pays, dont la Suisse, interdisent le clonage humain. Et ceux qui l'autorisent, dont la Grande-Bretagne, ne le font que pour le clonage à des fins thérapeutiques, l'interdisant comme méthode de reproduction. Berne avait indiqué à la fin 2002 vouloir s'engager au sein de l'ONU pour obtenir l'interdiction du clonage à l'échelle internationale. Un large consensus existe au sein des chercheurs pour dire que toute tentative de clonage d'un être humain serait extrêmement dangereux, répréhensible, et qu'en conséquence tout clonage reproductif devrait être interdit , a estimé le rédacteur en chef de la revue Science, Donald Kennedy, en soulignant d'autre part les promesses du clonage thérapeutique pour soigner des maladies aujourd'hui incurables. La question des cellules souches embryonnaires est elle aussi âprement discutée en Suisse. Ecologistes et milieux de défense de la vie ont jusqu'au 8 avril pour faire aboutir leurs référendums contre la loi adoptée en décembre par les Chambres. Ce text autorise sous certaines conditions la recherche sur les cellules souches embryonnaires issues de fécondations in vitro.

ATS/AFP, La Liberté, le 13.02.2004

Le paradoxe Orient-Occident

Après la piteuse mise en scène de la secte Raël, en mars 2003, prétendant avoir mis au monde le premier bébé cloné, la controverse sur le clonage humain semble aujourd'hui tendre vers un peu plus d'apaisement. En apparence du moins... Car la première réalisée par les chercheurs sud-coréens ne pourra éviter totalement de relancer le débat. Ou plutôt la polémique dans laquelle les arguments scientifiques seront toujours inadaptés aux arguments éthiques, par définition subjectifs et souvent émotionnels, qui leur sont opposés. Seule l'épreuve du temps sera à même de démontrer que les chercheurs ne sont pas des apprentis sorciers, mais peuvent garantir une utilisation strictement thérapeutique des avancées du génie génétique. A ce titre, le malaise que chacun peut néanmoins éprouver réside d'abord dans l'antinomie psychologique que produit le choc des deux termes clonage (souvent connoté négativement) et thérapeutique (positivement). De plus, le débat actuel s'inscrit dans le contexte d'un espace scientifique mondialisé et hanté, lui aussi, par la compétitivité et le productivisme. Ce n'est donc pas un hasard si ce sont des scientifiques d'un pays nouveau, totalement acquis aux lois du marché et moins soumis à certains tabous liés à la tradition judéo-chrétienne, qui aujourd'hui imposent leur vision de la science. L'Occident, dont la mémoire complexe le pousse à la prudence, se trouve dans une position paradoxale. Un dilemme qui rappelle nombre de ses contradictions comportementales en matière d'écologie, d'alimentation ou de santé. En effet, si un certain consensus se dégage autour d'un refus du clonage humain, comme but en soi, en revanche le recours individuel à des techniques thérapeutiques en la matière apparaîtra sans doute bientôt à une majorité comme légitime sinon nécessaire.

C'est un peu cela que la percée scientifique réalisée en Corée du Sud met en exergue: la difficulté à sortir de ses propres contradictions en imaginant que d'autres y donnent réponse. Vu de loin, ce qui nous semble ici soupçonnable, lors de menaces, prend soudain une autre dimension. Celle d'un horizon d'espoir, pour beaucoup tout simplement synonyme de guérison ou de survie.

Pascal Baeriswyl, La Liberté, le 13.02.2004