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Chromosome Y: l'ascension d'un tyran...
Lutte, conquête, fortune, asservissement de la femme: Bryan Sykes, professeur à Oxford, voit dans l'histoire du monde le triomphe du chromosome Y, garant du caractère masculin. Mais le règne de ce chromosome touche à sa fin.
La malédiction d'Adam ou maudit soit le chromosome Y! C'est lui, c'est ce filament d'ADN, que le scientifique dépeint comme une "ruine génétique, jonchée de débris moléculaires", qui conduit l'humanité à sa perte. C'est lui, ce chromosome longtemps traité par le mépris, le plus petit de tous, qui poussa les Vikings par delà les océans tumultueux, qui amena Gengis Kahn aux rivages du golfe Persique et qui fait qu'aujourd'hui la planète est en train de crever sous le joug d'une espèce vorace et avide, l'homme.
La volonté du gène
Professeur de génétique à l'Université d'Oxford, Bryan Sykes vient de publier "La malédiction d'Adam". On se souvient que Bryan Sykes avait écrit, voici trois ans, "Les sept filles d'Eve", qui visait à prouver que la population européenne descend de sept femmes seulement. Avec "La malédiction d'Adam", il s'intéresse cette fois au sexe masculin. Sa thèse est renversante, au sens propre du terme, parce qu'elle confie l'histoire du monde au seul chromosome porteur de la masculinité, le chromosome Y. Bryan Sykes poursuit l'idée développée par William Hamilton, puis vulgarisée par Richard Dawkins, à savoir que l'individu ou l'organisme n'est que l'instrument des gènes. Ce qui donna la célèbre formule de Dawkins: le gène égoïste. Le destin de l'humanité répond à l'intérêt du gène. Or que cherche notre génome? Il cherche à se perpétuer, sans s'encombrer de morale. Longtemps, écrit Sykes, la question fut de savoir si l'évolution passait par les individus ou les groupes, "ni par les uns ni par les autres: par les gènes. Loin de nous servir, c'est nous qui anonymement, à notre insu et inéluctablement, servons nos gènes".
La femme dispose
Le chromosome Y est donc le seul porteur du caractère masculin. Il se transmet intact du père au fils, il nous vient en droite ligne d'Adam et n'a qu'une ambition: se perpétuer. Seulement, la situation est pour lui difficile. La reproduction sexuée fait que, chez les humains, la femme propose un oeuf toutes les quatre semaines à un mâle qui dispose chaque jour de 150 millions de spermatozoïdes. Les femmes sont donc certaines que l'occasion leur sera donnée d'avoir une progéniture. Les hommes, quant à eux, doivent chercher une femme qui accepte leur sperme. "Nous avons ici la situation claire et bien connue de l'offre et de la demande", constate Sykes. Le paon fait la roue, la frégate gonfle son goitre, l'éléphant de mer enfle démesurément: dans toutes les espèces, les mâles gaspillent une énergie folle pour convaincre les femelles "d'accepter leur sperme plutôt que celui d'un autre".
Généreux Gengis Kahn
Et dans l'espèce humaine? Scénario identique sous le fragile couvert de la civilisation. L'homme de sexe masculin cherche à léguer son chromosome Y et pour cela, il doit s'accoupler avec au pire une partenaire, au mieux un harem. En s'appuyant sur la génétique des populations, Bryan Sykes démontre que certains mâles furent, dans l'histoire, des inséminateurs plus que des géniteurs. II y a en Ecosse le cas de Somerled, mort en 1164, ancêtre de tous les MacDonald, MacAlister et MacDougall, qui a produit un demi-million de copies en neuf cents ans. Plus spectaculaire encore: il y a le cas de Gengis Kahn, le conquérant mongol du XII, siècle, dont on retrouve aujourd'hui le chromosome chez seize millions d'individus. Sur ce qui était autrefois l'empire mongol, 8 % des hommes sont des descendants du seul Gengis Kahn!
La bête enragée
Un tel succès génétique laisse pantois et Sykes pose la question de fond: "La réussite du chromosome est-elle imputable aux exploits sexuels et aux conquêtes militaires de l'empereur mongol? Ou est-ce l'ambition de son chromosome Y qui a donné au grand Kahn ses succès à la guerre et au lit?" Gengis Kahn illustre le triomphe d'un chromosome et de son agent, la testostérone.
Voici 20'000 ans, l'homme était un chasseur-cueilleur cerné par les glaces et les aurochs teigneux. Aujourd'hui, il colonise la terre et visite le système solaire. Selon Bryan Sykes, au sein d'une espèce, un changement aussi rapide ne s'explique que par "un emballement de la sélection sexuelle" et cet emballement date de l'agriculture. Lorsque les humains se sont affranchis de la chasse, ils ont inventé des concepts comme la propriété, la richesse et le pouvoir.
Qui s'est emparé de ces trois critères pour attirer ses partenaires sexuels? Les hommes et leur chromosome Y, pardi. "L'innocente agriculture est la clé qui libéra la bête enragée de ses chaînes", écrit le lyrique Bryan Sykes.
Depuis 10'000 ans et la généralisation de l'agriculture, le chromosome Y est un tyran sans limite. Il est l'imperator sans le sénat: "Le train de la sélection sexuelle s'emballait. Un homme nanti pouvait espérer plus d'épouses ou, à défaut, plus de femmes à inséminer. Alimentées par la folle ambition d'un chromosome Y avide de se multiplier sans limite, les guerres permirent aux hommes d'annexer les terres voisines et d'en asservir les femmes. Rien ne doit se mettre en travers du chromosome Y. Les guerres, l'esclavage et les empires, tout finit par se fondre dans cette quête échevelée." Aujourd'hui,le succès démographique de l'humanité est tel qu'il menace l'équilibre de la planète. Sykes énumère les fléaux que nous abattons sur le monde: surpopulation, surexploitation des ressources naturelles, surarmement, pollution, effet de serre, etc, Et il conclut: "Nous devrions arrêter, nous le savons. Mais nous n'y arrivons pas. L'emballement de la sélection sexuelle ne cesse de s'accélérer et, avec le chromosome Y au poste de commande, totalement inconscient des dangers planétaires extrêmes, il devient incontrôlable."
Ne comptons pas sur la sagesse de la nature: "Il est très difficile de voir le moindre salut dans les règles normales d'une évolution oeuvrant pour le bien des gènes plutôt que pour celui de l'espèce. (...) Les gènes sont aveugles; ils n'ont aucune idée du futur."
…et la fin programmée d'un tyran
Il en va du chromosome Y comme du général Tapioca: il sera renversé. Bryan Sykes, après avoir démontré étape par étape l'avènement du chromosome Y et les conséquences de sa politique expansionniste, décrit le tyran dans la nudité de sa condition chromosomique.
De tous les chromosomes, il est le seul à ne pas pouvoir se recombiner, c'est-à-dire à pouvoir échanger des gènes avec son double: "Dès lors qu'un chromosome s'est vu priver de l'occasion de se recombiner, il commence à se décomposer parce qu'il ne saurait réparer les dégâts infligés par la mutation." Le chromosome Y croupit depuis la nuit des temps dans sa solitude. Ce qui fait dire à Sykes: "Le chromosome Y est un cimetière de gènes en putréfaction", ou bien "c'est un chromosome moribond", ou encore: "Un jour, il finira par s'éteindre."
Les hommes sont condamnés à fabriquer du sperme, alors que les femmes assument un ovule par mois. Vous avez d'un côté une usine qui turbine par équipes, 24 heures sur 24, de l'autre, vous avez la rédaction d'un mensuel. "Les cellules sont tellement surmenées que l'ADN d'un homme de soixante ans a déjà été copié un millier de fois avant d'être dans un spermatozoïde prêt à l'action. Rien à voir avec la tranquillité de l'ovule. Les cellules de celui-ci ne connaissent que vingt-quatre divisions avant d'être libérées pour la fécondation, et ce quel que soit l'âge de la femme, si bien que l'ADN d'un ovule n'a été copié que deux douzaines de fois entre une génération et la suivante." Toutes ces divisions cellulaires accroissent les risques de mutations.
Le piteux état de ce chromosome Y se traduit dans les chiffres: 7 % des hommes sont soit stériles, soit peu féconds. "Parmi ces hommes, entre 1 et 2 % des hommes sont stériles du fait de mutations sur leur chromosome Y." En extrapolant ces statistiques, Bryan Sykes conclut à l'extinction du mâle: "Du fait de la déliquescence du chromosome Y, la fécondité tombe à 1 % de son niveau actuel en l'espace de cinq mille générations, soit environ 125'000 ans. (...) Grosso modo, le laps de temps qui s'est écoulé depuis nos débuts en Afrique."
Nous autres, les mâles, avons 125'000 ans pour imiter un campagnol du Caucase, l'Ellobius lutescens. Ce petit rongeur fouisseur, lorsqu'il est de sexe masculin, n'a pas de chromosome Y. Il a en quelque sorte délocalisé les gènes de la masculinité avant que le chromosome Y ne devienne inopérant.
Un monde sans hommes
Si nous ne réussissons pas le tour de force d'Ellobius lutescens, les mâles disparaîtront. "Les femmes aussi", concluront certains esprits hâtifs. Ce n'est pas sûr, car le généticien laisse entendre qu'il serait parfaitement possible de féconder un ovule par un autre ovule. Dans 125'000 ans, une population 100 % féminine... "La malédiction d'Adam est définitivement levée. La sélection sexuelle disparaît, pour la raison la plus simple: il n'y a plus deux sexes mais un seul. Les spermatozoïdes ne se disputent plus l'accès aux ovules. Il n'y a plus de sperme pour mener la bataille, ni de chromosomes Y pour asservir la part féminine. La spirale destructrice de la cupidité et de l'ambition alimentée par la sélection sexuelle diminue et la maladie de notre belle planète régresse. Le monde ne bruisse plus du choc des mâles qui s'affrontent avec de sinistres répercussions."
On se trompe ou cette description prospective ressemble, chez Bryan Sykes, à un souhait?
La seule motivation de l'homme
La testostérone est cette hormone qui transforme un adolescent du Bronx en un cannibale des rings (Mike Tyson) ou un peintre raté en un conquérant sanguinaire (Hitler). Elle se prête aux basses oeuvres du chromosome Y: "S'il fallait pour (survivre) tuer et prendre la femme d'un autre, le chromosome Y était indifférent à la douleur et au désespoir. Survivre et se multiplier, c'était la seule chose qui importât." Mais si l'on excepte les cas de viols, qui accompagnèrent les campagnes militaires, il faut reconnaître que les femmes ont plébiscité, dans le cadre de la sélection sexuelle, un type précis de reproducteurs: les hommes riches et puissants, comme les paonnes aiment les paons à grande queue irisée. "Les hommes, constate Sykes, se sont toujours servis de la richesse et du pouvoir pour attirer et accumuler les femmes et, bien entendu, ils continuent de le faire." Et l'auteur va plus loin: la possession de la femme est la seule motivation de l'homme dans sa quête du pouvoir (les lecteurs intéressés se reporteront à la saga des Kennedy).
Jean Ammann, La Liberté, 11.05.2004
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