Les tensions sont vives entre les Etats-Unis et l'Union européenne.

Au contentieux irakien, qui laissera de profondes cicatrices dans les mémoires, s'ajoutent de multiples tiraillements économiques. D'ici à l'été, une nouvelle guerre commerciale pourrait éclater entre les deux continents. Après le boeuf aux hormones de croissance, la législation antidumping, l'aéronautique et l'acier, le conflit porte aujourd'hui sur les produits alimentaires contenant des organismes génétiquement modifiés (OGM). Avec l'instauration d'un moratoire en 1999, les Quinze interdisent, dans les faits, toute nouvelle plantation et toute importation d'OGM. Une décision que dénoncent vivement les Etats-Unis depuis plusieurs mois, même si elle n'est appliquée que par sept pays. Au nom de la liberté des échanges, ils envisagent de porter l'affaire devant l'Organisation mondiale du commerce (OMC) basée à Genève.

Ces pressions pourraient s'avérer contre-productives. Car elles interviennent au moment même où l'Union européenne s'engage dans un processus qui devrait rapidement aboutir à un changement capital dans l'acceptation des OGM par les milieux politiques du Vieux Continent. "Nous voudrions fermement conseiller de ne pas lancer d'action maintenant devant l'OMC", a déclaré le commissaire européen à l'Agriculture, Franz Fischler, lors de sa visite à Washington au début du mois. Un avertissement clair aux Américains. Si ces derniers privilégient la confrontation, ils risquent de braquer le Parlement européen, "qui hésiterait à prendre sa décision", et d'augmenter encore l'animosité des opinions publiques, déjà très méfiantes envers les OGM.

Car à Bruxelles, on est décidé à aller de l'avant. Après de longues négociations, les ministres de l'Agriculture des Quinze ont en effet trouvé un accord, le 28 novembre 2002, sur l'étiquetage des produits intégrant des OGM. Celui-ci sera obligatoire pour tous les aliments contenant plus 0,9 % de matériel génétiquement modifié. Un pas important a ainsi été franchi en direction de la levée du moratoire. Comme c'est déjà le cas en Suisse (le taux est de 1 %) où plusieurs organisations viennent de lancer une initiative anti-OGM, cet étiquetage doit permettre aux consommateurs de choisir entre les deux filières de production: l'une traditionnelle et l'autre transgénique. De surcroît, les Européens exigent la traçabilité des cargaisons de soja et de maïs importées d'outre-Atlantique. "Le dispositif trouvé est le plus rigoureux et le plus complet au monde. Il pourra servir de modèle", n'hésite pas à affirmer Lorenzo Consoli, porte-parole de Greenpeace.

Ces progrès devraient satisfaire les Etats-Unis, puisque les Européens se dirigent vers l'ouverture de leurs frontières. Or, ce n'est pas le cas. Ils craignent que les commissaires bruxellois imposent aux pays fournisseurs deux filières séparées, ainsi qu'un système de contrôle et d'étiquetage trop strict pour leurs agriculteurs qui figurent parmi les principaux producteurs et exportateurs de céréales génétiquement modifiées. L'enjeu est énorme pour les Américains. D'abord, le moratoire en vigueur sur le Vieux Continent touche de plein fouet les exportateurs de maïs des grandes plaines du Midwest. Leur manque à gagner avoisinerait les 250 millions de dollars par an. Le président George Bush, dont la réélection se jouera en automne 2004, est d'autant plus sensible à leurs arguments que ces agriculteurs sont de fervents républicains. Ensuite, les consommateurs et les fermiers américains sont devenus plus méfiants face aux OGM en raison d'un énorme scandale qui les a ébranlés dans leurs certitudes. Le maïs StarLink vendu par la multinationale Aventis CropScience (aujourd'hui en mains du groupe Bayer), destiné uniquement à la consommation animale, a contaminé d'autres champs pour se retrouver finalement dans trois cents produits alimentaires.

Enfin, ce scandale ainsi que la nouvelle législation européenne pourraient inspirer d'autres régions du monde dans leur approche plus restrictive face aux OGM. Déjà, la Zambie et le Zimbabwe, pourtant menacés par la famine, ont refusé toute aide alimentaire américaine, arguant du fait qu'elle contenait des lots de maïs transgénique. La grogne monte aussi dans plusieurs pays asiatiques. A peine entrée dans l'OMC, la Chine a ainsi engagé, il y a un an et demi, un bras de fer avec les Etats-Unis, en exigeant que toute importation de soja, mais aussi de maïs ou de colza, soit accompagnée d'un "certificat de sécurité" attestant l'innocuité des produits sur les êtres humains, les animaux et l'environnement. Mais derrière ce souci du bien public se cache en fait, pour Pékin, la volonté de protéger ses propres producteurs de soja - peu compétitifs - contre la concurrence étrangère. La Thaïlande, premier exportateur mondial de riz, a de son côté banni toute importation et culture de plantes génétiquement modifiées, craignant que ces végétaux puissent "contaminer" les cultures locales, alors que Bangkok mise sur l'émergence d'un marché de produits garantis "sans OGM".

Dans ce contexte de crispation, une plus grande sévérité de l'Europe empêcherait les grandes multinationales américaines surtout la très contestée Monsanto, mais aussi les grands groupes européens tel le Bâlois Syngenta qui verrait d'un bon oeil la levée du moratoire européen - de se développer sans entrave dans le monde entier. Or, l'ISAAA (la société faîtière des industriels de la branche) prévoit une augmentation très importante des ventes de semences transgéniques dans les prochaines années. Pour 2005, la valeur des cultures biotechnologiques dépassera 5 milliards de dollars, contre 4,2 milliards en 2002 et 3,8 milliards en 2001. "Outre une acceptation accrue des OGM tels que nous les connaissons aujourd'hui, le marché des semences bénéficiera aussi du développement de nouveaux produits plus qualitatifs, par exemple au goût ou à la valeur nutritionnelle améliorés", estime une étude de la banque Fortis.

Même s'ils sont contestés par des scientifiques et des organisations de protection de l'environnement, les OGM ne cessent de progresser. Ainsi, plus de la moitié du soja cultivé dans le monde est désormais transgénique. L'an dernier, les surfaces cultivées avec des OGM ont progressé de 12 % pour atteindre 58,7 millions d'hectares. Ce qui représente 14 fois la superficie de la Suisse. En tête des plus grands producteurs, les Etats-Unis (66 %) devancent largement l'Argentine (23 %), le Canada (0,06 %) et la Chine (0,03 %) et les douze autres pays qui cultivent aussi du soja, du maïs, du colza ou du coton transgéniques, mais à bien plus petite échelle.

Une victoire devant l'OMC permettrait également aux Américains d'imposer des règles valables dans le monde entier. C'est important. Négocié dans le cadre de la Convention sur la biodiversité, le protocole de Carthagène garantit non seulement le libre accès des paysans aux ressources végétales, mais il reconnaît aussi à chaque pays le droit de refuser sur son territoire des OGM au nom du principe de précaution. Ce que dénoncent les Etats-Unis. Car ils estiment que les OGM représentent une chance pour les pays en voie de développement. Même la FAO (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture), le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) et l'OMS (Organisation mondiale de la santé) y sont favorables, moyennant quelques précautions. "A condition d'être judicieusement associées à d'autres technologies de production de denrées alimentaires ou de produits et de services agricoles, les biotechnologies pourront, au cours du nouveau millénaire, contribuer dans une large mesure à la satisfaction des besoins d'une population en expansion et toujours plus urbanisée", affirme la FAO. Le PNUD ne dit pas autre chose: "Les aliments, les cultures et autres produits contenant des OGM pourraient être très utiles à une grande partie des pays en développement." Ce qui "pourrait réduire significativement la malnutrition". Pour l'OMS, "les aliments transgéniques qui sont sur le marché international ont passé avec succès les évaluations et il est improbable qu'ils présentent le moindre risque pour la santé de l'homme". Ce sont les assureurs qui se montrent les plus réticents: ils refusent d'assurer les producteurs d'OGM, car ils ne sont pas en mesure d'anticiper les dommages que ces plantes sont susceptibles de provoquer sur l'environnement, en cas de dissémination.

Cette préoccupation n'empêche pas de nombreux pays en développement - qui assurent actuellement plus du quart de la production mondiale de plantes transgéniques - de miser sur le créneau des biotechnologies. L'Inde, la Colombie et le Honduras ont mis des OGM en culture pour la première fois en 2002. La Chine - qui ne cultivait jusqu'ici que du coton transgénique - récoltera du riz génétiquement modifié pour la première fois cette année. "Dans de nombreux cas, les agriculteurs estiment que la biotechnologie offre la seule solution viable de protection", estime Clive James, président de l'ISAAA.

Les multinationales ne semblent en tout cas pas disposées à abandonner la filière OGM. D'autant qu'un nouveau champ d'activités s'ouvre, pour elles, avec le décryptage du patrimoine héréditaire des végétaux. Une avancée que le président du conseil d'administration de Syngenta n'hésite pas à qualifier de "révolutionnaire". "Grâce à la cartographie du génome des plantes, précise Heinz Imhof, nous pouvons opérer de meilleurs croisements, vérifier que les gènes plus performants sont bien présents dans les nouvelles plantes issues de ces croisements, mieux déterminer la fonctionnalité des gènes. " Autrement dit, travailler plus vite et faire plus encore. Car en fait, les plantes transgéniques commercialisées aujourd'hui ont été conçues soit pour être résistantes à un herbicide (comme le soja de Monsanto, insensible au désherbant total produit par la firme américaine), soit pour se défendre contre des espèces nuisibles (comme le maïs de Novartis, résistant à la pyrale). Mais à l'avenir, les grands de l'agrochimie pourraient aller plus loin: ils devraient modifier les plantes pour augmenter leur résistance à la sécheresse, améliorer leurs qualités nutritives (comme l'est le "riz doré", enrichi en vitamine A), ou encore augmenter le rendement des cultures. Comme le résume Heinz Imhof, ils songent déjà à "développer des plantes avec de nouvelles caractéristiques".

Pour les multinationales, comme pour les agriculteurs américains, les OGM sont donc riches en promesses et en dollars. Face à cela, les réticences de certains pays européens, et de leurs habitants, pèsent de peu de poids et justifient une entrée en guerre. Sur le front commercial.

Dans les assiettes

Trois plantes transgéniques, actuellement cultivées, sont susceptibles d'arriver, in fine, dans nos assiettes.

La soja, que l'on trouve sur les étals sous de multiples formes - des boissons au tofu - mais dont on tire aussi la lécithine, utilisée comme émulsifiant (notamment dans le chocolat).

Le maïs, que l'on retrouve sous forme de semoule ou de corn flakes, mais dont la fécule est également très prisée comme substance épaississante.

La colza, dont on consomme l'huile.

Pour l'instant (mis à part le coton, non comestible), aucune autre plante transgénique n'est cultivée. Mais cela pourrait changer. La Chine devrait ainsi récolter, pour la première fois cette année, du riz transgénique (en revanche, Syngenta ne prévoit pas "pour l'instant" de commercialiser son riz "doré" et riche en vitamine A). En outre, de nombreuses espèces et variétés transgéniques font aujourd'hui l'objet de recherches, comme la vigne, la betterave, la tomate, la pomme de terre, etc. Sans compter qu'une vingtaine de pays du Sud mènent déjà des essais expérimentaux sur des plantes tropicales les plus diverses, allant de la canne à sucre au papayer, en passant par la patate douce, le manioc, la banane plantain et bien d'autres.

J.-P B. et E. G., L'Hebdo, 20.02.2003