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"L'initiative
"Stop OGM" crée un moratoire de fait de huit à neuf ans"
Un mois et demi avant Cancún, le débat sur les OGM atteint un
seuil critique. L'Europe sera-t-elle mangée à la sauce américaine?
Le leader paysan Fernand Cuche parle d'un choix de société majeur.
A défaut de remplir les assiettes, les organismes génétiquement
modifiés (OGM) nourrissent l'actualité dans les gazettes, ce qui
n'est pas un luxe. Le 13 mai dernier, les Etats-Unis ont déposé
une plainte devant l'organe des différends de l'Organisation mondiale
du commerce (OMC) contre le moratoire imposé par l'Union européenne
sur les OGM.
Bientôt, le débat atteindra un nouveau seuil critique. En septembre,
en effet, devrait être déposée en Suisse l'initiative "Stop
OGM", qui demande un moratoire de 5 ans pour les applications
commerciales des OGM. Mais septembre est aussi le mois durant lequel
se tiendra la réunion ministérielle de Cancún, au Mexique. Les OGM
figurent au menu de l'ordre du jour défini par l'OMC.
Fernand Cuche, vous êtes conseiller national écologiste et
président de l'association "Stop OGM". Sur quoi s'appuie
votre conviction anti-OGM?
Sur le fait que pour le moment, personne ne dispose de recul
suffisant. Les OGM ont un caractère totalement irréversible, il
n'y a donc aucune urgence à dire que l'on a besoin d'eux pour alimenter
la population du globe. La précipitation est d'autant moins de mise
que derrière les OGM, il y a un enjeu très important pour les transnationales.
Le jour où celles-ci réussiront à obtenir un brevet sur toutes les
plantes génétiquement modifiées, elles auront la mainmise sur le
vivant. Il s'agit donc d'un débat de société majeur.
Vous croyez vraiment au moratoire?
C'est évident. L’initiative que nous allons déposer grâce à une
récolte record de 120’000 signatures créera, si elle est acceptée,
un moratoire de fait de huit à neuf ans. Même si la législation
le permet, je doute que des paysans ne fassent avant la démarche
en vue d'utiliser des semences génétiquement modifiées. C'est une
procédure très longue et compliquée qui nécessite des études d'impact.
Ne craignez-vous pas malgré tout des productions clandestines
d'OGM comme en Italie? La politique du fait accompli, en somme.
Il me paraît logique que les autorités italiennes interviennent
pour détruire de telles récoltes. Cela dit, vous avez raison, il
faut rester très méfiant à l'égard des stratégies mises en place,
notamment dans les pays où la législation est très lacunaire. A
partir d'un moment, il y a tellement de contaminations croisées
que l'on ne parvient plus à distinguer les productions, qu'elles
soient avec ou sans OGM.
Les OGM constituent-ils une solution de facilité pour les
agriculteurs?
Pas pour le moment. La première génération d'OGM - elle date
du début des années nonante - n'était absolument pas intéressante
du point de vue commercial. Les firmes s'en sont rendu compte. Elles
ont retiré du marché le colza génétiquement modifié qui résistait
à un herbicide car il transmettait sa résistance à des mêmes familles
de plantes. Du point de vue agronomique, le résultat était donc
nul, même pire qu'avant. En ce qui concerne la nouvelle génération
d'OGM, rien ne garantit pour l'heure que la situation soit fondamentalement
différente.
D'où vient alors la tentation pour certains agriculteurs?
Toute innovation dans l'agriculture éveille l'intérêt dans la
mesure où elle est susceptible d'améliorer le rendement et la productivité.
La population agricole est ouverte aux sollicitations du progrès.
Elle ne veut pas être mise à l'écart de la modernité car elle craint
la concurrence et espère diminuer ses coûts de production. Le problème
est que ceux-ci sont, au départ, plus bas en France ou en Argentine.
Avec ou sans OGM, la Suisse ne sera jamais compétitive. La question
que je me pose en l'état est la suivante: faut-il maintenir un espace
européen avec des cultures sans OGM parce qu'il existe un marché
pour une telle production aujourd'hui?
Et vous pensez que l'Europe va dans cette direction?
Le Parlement européen a autorisé l'utilisation de semences d'OGM
sur le territoire des Etats membres. Cette mesure n'est pas encore
entrée en vigueur, mais comme l'Union va s'agrandir, cela me fait
souci. En effet, dans des pays comme la Pologne ou la Roumanie,
moins au fait des enjeux, il y a déjà des cultures avec OGM. Donc
je suis relativement inquiet car j'ai l'impression que la porte
est ouverte du point de vue législatif. L'Union européenne dit une
chose qui n'est pas crédible du tout, à mon sens: elle veut faire
coexister les deux productions par l'annonce de teneurs minimales
en OGM. Mais à moyen terme, ce sera impossible car on ne pourra
pas tenir ces minima.
Le ver est dans le fruit...
II reste quand même un dernier barrage, c'est le rapport produceur-consommateur.
Actuellement, 65 à 68 % des Suisses ne veulent pas d'une agriculture
avec OGM. Ce rapport s'élève à 70 % dans l'UE. Pour le moment, les
agriculteurs ont pris conscience de l'équation: s'il n'y a pas de
marché, inutile d'introduire un produit génétiquement modifié. Cette
approche est d'ailleurs tout à fait conforme à la libéralisation
selon les règles de l'OMC, ce qui est un facteur positif dans une
optique anti-OGM. Mais elle implique aussi que le citoyen soit toujours
mieux informé et plus critique...
Christian Campiche, La Liberté, 23.07.2003
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