Les "plantes-pharma" prennent de la graine

Les plantes génétiquement modifiées servent - aussi - "d'usine" fabriquant des médicaments et des vaccins. Un beau marché en perspective, mais encore rien de concret.

Rien à voir avec les champs de maïs qui s'étendent à perte de vue dans les grandes plaines du Midwest américain. Pour l'instant, les cultures sont très limitées, et tiennent dans des serres ou sur de petites parcelles expérimentales. Ce sont bien des OGM, mais ils ne sont pas destinés à finir dans nos assiettes. Les plantes en question ont été génétiquement modifiées, mais dans le seul dessein de servir "d'usines végétales" produisant des médicaments ou des vaccins. Il y a là un "énorme potentiel" pour l'industrie, comme on le dit chez Syngenta. Mais pour l'instant, il ne s'agit que d'un marché en puissance. Cette branche de la biotechnologie reste principalement confinée dans les laboratoires, publics ou privés, et rares sont les produits pharmaceutiques issus de feuilles ou de graines qui ont déjà atteint le stade des essais cliniques.

Les "plantes-pharma" ne sont donc pas concernées par la bataille économique qui s'annonce entre les Etats-Unis et l'Europe autour des OGM à usage alimentaire. Elles ne sont pas visées non plus par l'initiative lancée la semaine dernière par les agriculteurs, écologistes et consommateurs suisses. Si les opposants au génie génétique réclament un moratoire de cinq ans sur la commercialisation des plantes ou semences transgéniques dans le domaine agricole, ils soulignent dans leur texte que la médecine n'est pas concernée, pas plus que les activités de recherche.

Laquelle peut aller de l'avant. Car en tant qu'usines de production de substances thérapeutiques, les plantes ont tout pour séduire. "Elles sont les fabricants de protéines les plus efficaces de la planète, et elles ne requièrent que du sol, du soleil et de l'eau pour croître", souligne Julian Ma, du Guy's Hospital de Londres. En outre, les végétaux n'abritent aucun virus, aucun agent pathogène, susceptible d'infecter les êtres humains, ce qui accroît leur intérêt en tant que pourvoyeurs de produits à usage médical. Il "suffit" donc, en théorie, d'insérer un gène étranger - humain ou de mammifère - dans le génome de la plante pour que celle-ci produise la protéine "recombinante" souhaitée. Ne reste plus qu'à extraire cette substance des feuilles ou des graines, puis à la purifier et le tour est joué.

Dans son principe, la technique n'a rien d'original. Elle sert déjà à modifier génétiquement des levures, des bactéries ou des lignées de cellules de mammifères avec lesquelles l'industrie fabrique déjà nombre de médicaments. L'insuline, l'hormone de croissance, le facteur VIII (aux propriétés anticoagulantes), le vaccin contre l'hépatite B et bien d'autres produits issus des biotechnologies sont déjà sur le marché. Techniquement parlant, le recours aux plantes "n'est pas plus compliqué", constate Emmanuel Bourès, porte-parole de Meristem Therapeutics, une PME de Clermont-Ferrand en pointe dans ce secteur. Mais sur le plan économique, il est plus intéressant, car "il demande moins d'investissement". La culture de semences en terre est en effet beaucoup moins coûteuse que celle de cellules animales dans les bioréacteurs. En fait, le retard des plantes dans le domaine des biotechnologies s'explique simplement par le calendrier de la recherche en génétique: dès le début des années 70, on savait transférer des gènes dans le génome des bactéries, mais il a fallu attendre la fin des années 80 pour faire de même dans les cellules végétales.

Maintenant que les chercheurs savent faire, ils mettent les bouchées doubles. Maïs, tabac, mais aussi luzerne, pomme de terre et quelques autres sont utilisés pour une production à usage médical. Ils pourraient notamment fournir de bons vaccins en puissance. Dans l'état actuel des recherches, il n'est pratiquement plus question, comme on l'imaginait au départ, de vacciner des enfants en leur faisant manger des bananes génétiquement modifiées. "La teneur en antigène (la substance vaccinante), varie trop d'une plante à l'autre", remarque Loïc Faye, chercheur à l'Université de Rouen. C'est pourquoi les tenants des vaccins végétaux se dirigent plutôt "vers la fabrication de tomates transgéniques, par exemple, qui seraient lyophilisées et vendues sous forme de poudres contenant un dosage précis d'antigène". Mais la production de vaccins reste un objectif à long terme. Du côté des entreprises, on mise sur la thérapie, plutôt que sur la prophylaxie. L'objectif est de produire des protéines, des anticorps, des hormones ou des enzymes susceptibles de traiter des maladies aussi diverses que les anémies, les hépatites B et C, l'hypertension, les gastro-entérites ou même certains cancers, pour ne citer que quelques projets en cours.

Reste qu'actuellement, seules deux substances extraites de plantes transgéniques ont atteint le stade des essais cliniques en phase Il - celui qui permet de prouver l'innocuité du médicament et d'avoir une première indication sur son efficacité. Il s'agit d'abord de la lipase gastrique en cours d'élaboration chez Meristem Pharmaceutics. Cette enzyme, destinée à traiter les troubles gastriques chez les patients atteints de mucoviscidose, est produite dans du maïs transgénique. "Il n'existe aucun médicament équivalent sur le marché, selon Emmanuel Bourès, qui précise qu'actuellement les malades sont "traités avec des lipases pancréatiques d'origine porcine". Les essais cliniques, qui portent sur un petit nombre de personnes, étant "encourageants", l'entreprise envisage de mettre sa lipase gastrique sur le marché "en 2006-2007".

L'autre essai déjà bien avancé, mené par la firme américaine Planet Biotechnology, concerne une protéine destinée à prévenir les caries dentaires. Ce "planticorps", comme on nomme maintenant les anticorps fabriqués à partir de plantes - ici, il s'agit de tabac - vise à empêcher la bactérie Streptococus mutans de se coller sur nos dents et d'y provoquer les dégâts que l'on sait. L'entreprise californienne espère pouvoir commercialiser ce produit antiseptique, qui pourrait être intégré dans des dentifrices, "d'ici trois ans". En cas de succès, Planet Biotechnology devrait pouvoir miser sur de confortables profits. Elle n'est pas la seule, car le marché actuel des protéines thérapeutiques est "en pleine expansion", souligne Emmanuel Bourès. "Depuis quatre ans, il croît de 15 % par an". Selon les chiffres publiés par la société d'analyse de marché Data Monitor, ce marché était estimé à 25 milliards de dollars en 2001 et il devrait atteindre 37,6 milliards en 2006. Les substances thérapeutiques extraites des végétaux pourraient donc se tailler une bonne tranche du gâteau.

Voilà qui explique sans doute l'intérêt de Syngenta. "Pour l'instant, l'entreprise n'utilise pas de plantes pour produire des médicaments", précise-t-on au sein de la multinationale bâloise. Mais le groupe est en train de constituer un "portefeuille de projets", et il compte bien devenir "un des leaders" dans ce champ d'activités.

La filière est d'autant plus attractive que, dans l'opinion publique, elle ne devrait pas susciter la même animosité que celle qui a accueilli les plantes modifiées à usage agricole. "Avec les produits alimentaires contenant des OGM, souligne Emmanuel Bourès, le consommateur ne voit pas de bénéfice et il imagine des risques. Alors que, pour les produits pharmaceutiques, le bénéfice est tout de suite évident". Les débats qui ont eu lieu en Suisse en 1998 lors de la votation sur l'initiative "Pour la protection génétique" ne peuvent que lui donner raison. D'ailleurs, ces plantes-médicaments ne suscitent aucune opposition chez Greenpeace qui n'a "pas beaucoup travaillé sur le sujet, car elle se préoccupe essentiellement des problèmes de dissémination des OGM dans l'environnement", précise son porte-parole suisse, Clément Tolusso. Mais l'affaire qui vient d'être publiée dans "The Nation" pourrait alerter l'organisation écologique. A en croire le journal new-yorkais, un agriculteur du Nebraska, "pour arrondir ses fins de mois, avait planté du mais transgénique contenant de puissantes substances pour traiter la diarrhée chez le cochon". Or, en automne dernier, le fermier a "récolté dans le même champ du soja destiné à la consommation humaine". Au grand dam des inspecteurs du Ministère de l'agriculture qui, craignant une contamination, "ont mis sous scellés" la récolte incriminée.

C'est dire à quel point la question de la sécurité - pour l'être humain et l'environnement - des cultures transgéniques risque de revenir au centre des débats. Même si on est encore loin de voir les agriculteurs du Midwest devenir des pourvoyeurs de médicaments.

Elisabeth Gordon, L'Hebdo, 27.02.2003