Traque aux OGM dans la mangeoire

Sans jouer les "Assurancetourix", Claude Chaubert et Jean-Yves Deru assurent que les moulins ne veulent pas de céréales génétiquement modifiées.

Quand il débarque dans les moulins avec sa boîte en bois que l'on dirait empruntée à un cireur de rue et une sonde à la main, on ne déroule pas forcément le tapis rouge devant Heinz Gerber. "C'est un peu comme si j'apportais un bordereau d'impôt!", relève l'inspecteur de la RAP, la Station fédérale de recherches en production animale, à Posieux. Avec deux collègues, Heinz Gerber rend visite de manière inopinée aux 460 producteurs suisses d'aliments pour tous les animaux dits de rente, c'est-à-dire ceux qui finissent dans l'assiette du consommateur. Depuis le 1er janvier, ils s'intéressent également à ce qui tombera dans la gamelle de Rex ou de Mistigris. Les inspecteurs ne font pas que contrôler les installations et les étapes de la production, ils plantent aussi leur sonde dans les sacs et les tas de matière première. Et ramènent les échantillons à la RAP.

Depuis 1997, la station a ajouté à ses contrôles habituels le dépistage des OGM (organismes génétiquement modifiés), sur mandat de l'Office fédéral de l'agriculture, rappelle Claude Chaubert, remplaçant du chef de secteur des contrôles officiels. Un contrôle qui porte exclusivement sur les aliments pour animaux, alors que les denrées alimentaires destinées aux humains passent sous la loupe des laboratoires cantonaux .

A la RAP, la création du laboratoire de biologie moléculaire a dû s'accompagner de la mise au point d'une technique d'analyses idoine, relève le biologiste Jean-Yves Deru. Le laboratoire qu'il dirige est membre du comité d'une association internationale qui développe des stratégies de contrôle des OGM, l’ISTA.

Les échantillons - le plus souvent du gluten de maïs et du tourteau de soja (ce qui reste après l'extraction de l'huile) - arrivent le matin au laboratoire et sont traités dans la journée. En premier lieu, les céréales sont moulues et placées dans des tubes stériles. Le dépistage des OGM utilise le "principe de la photocopieuse: on cherche un gène, on le copie une multitude de fois. Les gènes qui ont été introduits de manière artificielle dans le génome d'une plante se manifestent par un signal", résume Jean-Yves Deru.

Pour éviter tout risque de contamination, les quatre opérations se déroulent dans des laboratoires différents. Les cellules des échantillons moulus sont "cassées" pour récupérer l'ADN, tandis que les opérations de "copie" se déroulent dans un troisième labo, avec quelques microlitres d'ADN.

Pour la dernière étape, des appareils sophistiqués, les "thermocyclers", sont mis à contribution. Ils chauffent et refroidissent les mini doses d'ADN qui finissent par tout avouer. Pilotée par ordinateur, la dernière génération des machines fabriquées aux Etats-Unis crache même un diagramme qui permet aux biologistes de reconnaître la présence des intrus. Certains OGM sont admis en Suisse dans une limite de 2 % pour les aliments composés, et de 3 % pour les matières premières. La présence d'OGM interdits ou non identifiés entraînera le retrait du produit de la distribution en Suisse. Un cas de figure plutôt rare, selon le biologiste.

Six ans après l'ouverture du labo, les tests sont devenus routiniers, mais leur interprétation reste complexe. "Chaque jour apporte son casse-tête", sourit Jean-Yves Deru.

Le pain quotidien du laboratoire qui emploie un biologiste, deux laborantines (150 %) et une apprentie, sous la surveillance active de Jean-Yves Deru, est aussi bombardé de demandes externes. De l'agriculteur qui a des doutes sur la teneur en OGM d'une farine à la société qui teste un nouveau fournisseur, en passant par les services de vulgarisation agricole, chacun peut s'adresser directement à la RAP. Le simple test de dépistage coûte plus de 200 francs. Même si le labo de la RAP utilise les derniers développements de la technologie, les laboratoires qui donnent naissance aux organismes génétiquement modifiés ont toujours un temps d'avance. Et mille fois plus de moyens pour la recherche...

"On ne maîtrise pas tout", reconnaît Jean-Yves Deru. "L'interdiction de semer des graines génétiquement modifiées a pour but de préserver l'environnement." D'un autre côté, relève-t-il, les possibilités des "transgènes" peuvent être géniales. Il cite le cas d'un essai où l'ADN de végétaux a été bricolé pour qu'ils soient capables de déceler le TNT. En présence de cet explosif, les plantes deviennent rouges...

Agriculteurs, distributeurs et consommateurs pas convaincus

Dans la grande majorité, les consommateurs ne veulent pas des OGM dans leur assiette, pas davantage que les agriculteurs ne les souhaitent dans la crèche de leurs bovins. Les grandes surfaces qui défendent des labels mettent aussi la pression. Toutes ces réserves, ainsi que le fait que les cultures transgéniques ne sont pas (encore) autorisées en Europe, font que les montons noirs sont rares. En 2002, quatre analyses ont révélé une présence d'OGM supérieure aux limites de tolérance, sur 203 contrôles officiels et 5,1 prélèvements à la douane. Non déclarés comme OGM, trois des quatre échantillons ont fait l'objet d'une contestation. N'entrent pas dans les statistiques les résultats des 1’320 analyses demandées par des clients externes.

Pour le premier semestre 2003, les 167 échantillons analysés respectaient l'ordonnance sur les produits OGM, souligne Monika Boltshauser, porte-parole de la RAP. Chez Biomill à Granges-Marnand - une filiale du groupe Minoteries de Plainpalais qui fabrique des croquettes pour chiens et chats - Guy Bossy souligne qu’il exige de ses fournisseurs des certificats de garantie que les céréales livrées ne contiennent pas d’OGM. Les testes opérés par la RAP "nous rendent service", relève le directeur des ventes.

Polenta, tofu et tomates analysés

En Suisse, les firmes alimentaires ne transforment et n'achètent en principe que des variétés de soja et de maïs conventionnelles. Ce qui n'endort pas la vigilance des organismes chargés des contrôles OGM. En Suisse romande, ce sont les laboratoires cantonaux de Vaud et de Neuchâtel qui opèrent.

Chimiste cantonal vaudois, Bernard Klein souligne que les analyses visent particulièrement les produits à base de maïs, de soja et de tomates. "On va prendre par exemple une polenta ou un tofu, et regarder leur code génétique" explique-t-il. Les matières premières alimentaires peuvent contenir légalement jusqu'à 1% d'OGM – un soja et trois maïs sont dans ce cas. Mais la mention sur l'étiquette n'est pas nécessaire, précise Bernard Klein. Il reconnaît cependant que la quantification des OGM dans un produit est difficile: "En cas de doute, c'est au producteur de faire preuve que la présence d'OGM n'est pas excessive".

Entre 300 et 500 produits alimentaires sont testés chaque année. Cinq ou six affichent une teneur en OGM légèrement supérieur à la norme. "On exige leur retrait du commerce", note Bernard Klein. Certains passent cependant entre les gouttes. En 1999, l'émission "A bon entendeur" avait testé 24 produits à base de maïs et de soja, choisis au hasard parmi 3'000 aliments. Aucun ne déclarait contenir d'OGM. Pourtant, le laboratoire en a identifié deux: une Maïzena et une sorte de chips contenant du maïs génétiquement modifié non autorisé à l'époque.

La viande et les produits laitiers ne font pas l'objet d'une attention particulière quant au dépistage des OGM. "Dès le moment où ces derniers ne sont pas autorisés à la culture, les produits qui arrivent sur la table ne posent pas vraiment de problèmes", explique le chimiste cantonal vaudois. Les testes de la filières dite "de la fourche à la fourchette" sont donc faits en amont, par la RAP.

Selon Bernard Klein, "la situation est claire actuellement. Mais les choses pourraient se gâter le jour où la communauté européenne autorisera la culture des produits génétiquement modifiés. On devra alors augmenter les contrôles", prévient le chimiste.

L'Office fédéral de l'agriculture veille de son côté à la conformité des semences: "Les importateurs de lots de semences doivent annoncer l'espèce, la qualité et la provenance", souligne Olivier Félix, de l'OFAG. Des lots sont désignés pour être soumis au contrôle officiel, effectué par plusieurs laboratoires, dont celui de Posieux. L'an dernier, un lot de semences de maïs a dû être réexporté vers un pays plus tolérant, indique Olivier Félix. La limite autorisée pour les semences est de 0,5%.

Selon la revue française "Phytoma", les céréales génétiquement modifiées sont cultivées sur 58,7 millions d'hectares dans le monde. La palme revient aux Etats-Unis, avec 39 mio d'ha. A elle seule, l'Argentine couvre 13 mio d'hectares avec des semences d'OGM. Ces statistiques 2002 publiées en février révèlent que le soja vient en tête, avec 36,5 mio d'ha, suivi du maïs, 12,4 mio d'ha, et du coton, 6,8 mio d'ha.

Depuis 1996, les Américains sèment des maïs génétiquement modifiés qui résistent au papillon pyrale. Mais les lépidoptères apprennent aussi à résister. Les milieux agricoles ont maintenant l'obligation de réserver des zones refuges plantées en maïs conventionnel.

Claudine Dubois, La Liberté, 26.07.2003