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Qui
oserait discuter la recherche sur les cellules souches?
Que cache toute cette agitation autour des cellules souches?
Il ne faut pas oublier que derrière chaque démarche scientifique,
il y a une entreprise marketing.
Etonnant, le fonctionnement de la recherche fondamentale sur
l'être humain. Impression qu'on se fait souvent avoir. Prenez la
thérapie génique. La vitesse de réalisation des promesses faites
il y quelques années n'a pas été tenue, loin s'en faut. Ce qui était
présenté comme prioritaire, urgent, porteur d'avancées thérapeutiques
quasi certaines s'est dégonflé comme un vaste soufflé. Certes, les
avancées de la science sont incertaines par nature: mais justement,
l'échec (au moins en ce qui concerne la rapidité des réussites)
n'avait pas été annoncé comme possible. Les choses étaient présentées
comme si le progrès était inévitable dans cette configuration précise
de la recherche, qu'il fallait absolument accepter et financer.
Prenez encore la xénotransplantation (transplantation d'organes
ou de cellules d'animaux chez l'homme): même histoire. En raison
de dangers trop importants et mal maîtrisés, la recherche est maintenant
gelée. Mais ces dangers étaient connus d'avance.
A qui profite la recherche?
Prenez maintenant le programme de recherche sur les cellules
souches embryonnaires. Quelle agitation, ces jours! Il faut légiférer
d'urgence, financer à tour de bras et répondre immédiatement à tous
les besoins des chercheurs. Le Conseil fédéral a remis à plus tard
son projet de loi sur la recherche impliquant les êtres humains
(des milliers de personnes chaque année) pour donner la priorité
à celui concernant les cellules souches embryonnaires. Le noeud
de la question, c'est que ceux qui soutiennent - au nom du progrès,
de la rationalité et surtout du bienfait pour l'humanité - l'urgence
de discuter et de financer ce programme n'ont que très rarement
en face d'eux des politiciens ou des éthiciens qui contestent ces
prémisses. C'est-à-dire qui montrent que les arguments scientifiques
sont aussi relatifs aux intérêts des scientifiques. Que toute démarche
scientifique est en même temps une entreprise marketing. Que les
raisons des chercheurs, aussi défendables soient-elles dans l'absolu,
ne sont jamais pures, dénuées d'intérêts humains. Et que ces intérêts
ne coïncident pas forcément avec ceux de la population. Regardez
les discussions actuelles: les politiques et les éthiciens se contentent
de se demander s'il faut mettre des bornes à cette logique. Alors
que c'est la logique qu'il faudrait interroger.
Le "choc" est programmé
Il faudrait, par exemple, réfléchir à cela: pas de meilleur moyen
de mettre en lumière un domaine de recherche, de l'imposer auprès
de la population et des politiciens, que de s'attaquer aux mythes
fondateurs de notre société et de mettre à mal ses visions anthropologiques.
Il existe un marketing des limites: ce qui est aux frontières de
l'acceptable, ce qui flirte avec les confins de la définition de
l'humain, avec les débuts ou la fin de la vie, fascine et angoisse
à la fois la population, donc se vend aux médias et fait immédiatement
réagir les politiciens.
D'où cette hypocrisie: alors que c'est dans le choc de la population
que se trouve la condition de départ pour obtenir le meilleur retentissement
possible à une recherche, le monde scientifique et économique prend
l'air étonné, scandalisé parfois, lorsque la population fait mine
de s'inquiéter, de s'opposer à la recherche sur les limites au nom
de sa vieille vision du monde. En réalité, le choc - donc la résistance
- fait partie de la stratégie de promotion de la recherche.
Le champ de recherche appelé "cellules souches embryonnaires"
n'existe par lui-même: il s'agit d'une construction complexe de
la triade chercheurs-industriels-médias. Cette construction ne concerne
pas que les limites techniques de ce qui relève ou non du champ.
Elle organise la définition des enjeux, met en scène les perspectives
et espoirs, et décrète l'urgence d'explorer ce champ. Le débat est
d'emblée défini et verrouillé pour cause d'expertise (du côté des
chercheurs), de conséquences économiques immenses (discours des
industriels et économistes) et de l'importance de tout cela pour
la société (discours des médias). Interpellé publiquement par cette
triade, l'Etat est sommé de répondre aux questions posées. Le niveau
de tension politique - et surtout l'angoisse de la population -
est immédiatement important, si bien qu'il peine généralement à
jouer son rôle, qui serait de redéfinir lui-même la façon d'empoigner
le questionnement et l'urgence de le faire. Le défi, pour l'Etat,
est de passer d'une analyse des enjeux imposés (comme c'est le cas
actuellement) à une analyse de tous les enjeux soulevés et de la
façon de les soulever. Par exemple: à trop investir et se précipiter
sur un domaine à la mode, n'appauvrit-on pas la diversité de la
recherche fondamentale, diversité qui est la meilleure garantie
de sa réussite? Dans le débat de société actuel, le rôle des éthiciens
a tendance également à être court-circuité. A eux aussi, il reviendrait
de davantage mettre en cause la structure imposée des enjeux. Leur
rôle premier n'est pas de répondre aux questions, mais de demander
qui pose ces questions, d'où elles viennent, et comment le sujet
sur lequel elles portent est défini. Il est de questionner les questionneurs.
Pourquoi ce domaine a-t-il été créé? A partir de quoi définit-on
ses limites? Quelle est la pertinence des promesses annoncées et
mises dans la balance éthique?
Craig Venter et ses bactéries mangeuses de C02
Regardez ce bel exemple que donne Craig Venter. Vous savez, Venter,
c'est ce scientifique américain qui, avant même les équipes officielles
des pays travaillant pour le projet Génome humain, l'a décrypté
de façon sauvage et en a fait le négoce auprès des chercheurs. Depuis
belle lurette, il se vante de pratiquer de la "dirty science"
(de la science sale). Tant pis pour les bonnes manières, aime-t-il
dire: l'important est l'efficacité (et le business). Eh bien, Venter
a été viré de l'entreprise qu'il dirigeait - Celera Genomics - et
s'est lancé dans un autre projet. Il veut créer des bactéries en
montant de toutes pièces leur génome. Pour faire bonne mesure, il
annonce un futur avantage pour l'humanité. Ces bactéries, affirme-t-il,
vont permettre de mieux comprendre le rôle des gènes et, au passage,
pourront résoudre le problème de l'effet de serre (elles seront
capable de fabriquer de grandes quantités d'hydrogène et de piéger
le CO2). Difficile de faire plus dans l'air du temps. Est-on sûr
que cela va marcher? Pas le moins du monde. Mais quelques idées
bancales et une ou deux expériences semi-ratées suffisent à enthousiasmer
les médias. Le Département de l'énergie américain va soutenir le
projet à hauteur de trois millions de dollars en trois ans. Venter,
qui connaît la maniclette, réclame en plus de l'éthique. Au président
Bush, il exige via le "Washington Post": Montrez-moi l'interdit,
plantez autour de mon projet de bactéries de synthèse - premier
pas vers la vie artificielle - les garde-fous nécessaires."
Un nouveau champ de recherche s'installe sous nos yeux.
Bertrand Kiefer, La Liberté, 07.01.2003
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