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La
molécule d'ADN: deux brins de génie
Au mois d'avril 1953, James Watson et Francis Crick décrivaient
dans la revue "Nature" la structure en double hélice de
l'ADN. Il fallut attendre des années pour que l'ADN soit reconnu
comme le support de l'hérédité.
Cinquante ans déjà. Cinquante ans que l'intimité du support universel
de l'hérédité a été mise à nu. C'était un mois d'avril 1953. Dans
un article de Nature, James Watson, jeune biologiste américain alors
âgé de 25 ans, et Francis Crick, doctorant de douze ans son aîné,
décrivent pour la première fois la structure en double hélice de
l'acide désoxyribonucléique (ADN). Une découverte qui leur vaudra
quelques années plus tard la récompense suprême: le Prix Nobel de
médecine 1962. Mais une découverte surtout qui posa les premiers
jalons de la génétique moderne.
La communauté scientifique du monde entier salue cette année
l'événement, à commencer par la revue Nature qui lui consacra un
dossier complet avec le support financier du groupe pharmaceutique
Roche.
Deux brins intimement entrelacés, dont l'étreinte est si étroite
qu'il faut user de maints stratagèmes pour parvenir à les désunir...
En perçant l'énigme de la structure tridimensionnelle de la molécule
d'ADN, les deux théoriciens ont fourni les bases nécessaires à la
compréhension non seulement du mécanisme de réplication, de mutation,
de réparation et de transmission du matériel génétique, mais également
de la diversité et de l'évolution des espèces.
Bien que capitale, cette découverte a été accueillie avec un
extrême scepticisme au sein de la communauté scientifique de l'époque.
Perçue par la majorité des chercheurs comme un "élément conjugué"
de la protéine alors grande favorite des biochimistes - la molécule
d'ADN était jugée trop simple et trop peu variée pour constituer
à elle seule un support de l'information génétique. Certains scientifiques
allaient même plus loin, estimant carrément que les gènes, les unités
de l'hérédité, étaient composés de protéines... Cette vision réductionniste
faisait fi des nombreux travaux précurseurs qui avaient, chacun
à leur façon, partiellement démontré le rôle de l'ADN dans la transmission
de l'hérédité.
Au XIXe siècle déjà, le moine et botaniste autrichien Gregor
Mendel avait réalisé diverses expériences sur l'hybridation des
plantes, notamment des pois ornementaux, pour parvenir à la conclusion
que des "facteurs" transmissibles invisibles étaient à
l'origine de l'hérédité. Ces recherches donnèrent lieu en 1866 à
diverses lois sur la transmission des caractères héréditaires, aujourd'hui
baptisées lois de Mendel.
Restait à définir quel support biologique pouvait bien servir
de véhicule à ces "facteurs" invisibles. Il fallut attendre
le début du XXe siècle et les travaux de l'Allemand Théodore Boveri
et de l'Américain Walter Sutton en 1903 pour que les chromosomes
soient reconnus comme des éléments essentiels à l'hérédité. Mais
ce n'est que dans les années trente, grâce aux travaux du Prix Nobel
(1933) Thomas Morgan sur la mouche du vinaigre, que l'hypothèse
de l'existence des gènes a été confirmée: partie intégrante des
chromosomes, ces entités sont porteuses de l'information génétique.
A partir de ces données, deux biologistes allemands démontrent en
1924 que les chromosomes contiennent de l'ADN. L'idée d'un code
génétique universel naît une vingtaine d'années plus tard dans l'esprit
du physicien autrichien et Prix Nobel (1933) Erwin Schrödinger.
A ces travaux précurseurs viendront s'ajouter ceux, déterminants,
d'Oswald Avery, Maclyn McCarty et Colin MacLeod, de l'Institut (désormais
Université) Rockefeller à New York. En 1944, l'équipe américaine
démontre que lorsque des bactéries sont infectées par des bactériophages
(virus qui attaquent, spécifiquement les bactéries), l'essentiel
du matériel génétique qui pénètre la bactérie est composé d'acides
nucléiques (unités qui composent l'ADN) et non d'acides aminés (unités
qui composent les protéines). L'ADN serait donc bien le support
de l'hérédité universel... Ces résultats sont remarquables, mais
ils contrent l'idée toujours prévalente que les gènes sont constitués
de protéines. Ils ne seront jamais récompensés par le Prix Nobel.
Que manquait-il alors pour convaincre la communauté scientifique
de l'implication de l'ADN dans le processus d'hérédité? Outre des
données plus précises sur la structure biochimique de la molécule,
deux mécanismes demeuraient énigmatiques: le rôle de l'ADN dans
le processus de réplication du matériel génétique ainsi que son
implication dans la synthèse des protéines.
Une réponse partielle fut amenée par James Watson et Francis
Crick, avec la découverte de la structure hélicoïdale de l'ADN en
1953. La complémentarité des deux brins, reliés entre eux par des
substances appelées bases et associées par paires, a en effet permis
aux deux chercheurs de suggérer que chaque brin pouvait être répliqué
indépendamment. Cette hypothèse a par la suite été confirmée par
de nombreux travaux et a amené Francis Crick à énoncer, en 1957,
l'axiome central selon lequel l'information portée par les acides
nucléiques de l'ADN est à l'origine de la composition en acides
aminés des protéines.
Ces divers travaux ainsi que ceux plus fouillés qui ont suivi
sur la structure et le rôle génétique de l'ADN ont peu à peu fait
taire les partisans des "gènes à base de protéines". Cinquante
ans après sa première représentation et ses débuts difficiles, justice
est désormais rendue à l'une des plus emblématiques figures de la
génétique moderne. Et comme le disait si bien et si humblement James
Watson: "Une structure si belle se devait tout simplement d'exister."
Rosalind Franklin: l'oubliée du Prix Nobel
Trois hommes peuvent se déclarer satisfaits, en cette année 1962.
James Watson, le jeune Américain ambitieux, Francis Crick, l'éternel
doctorant, et Maurice Wilkins, l'entremetteur, ont sans conteste
gagné leur pari: ils viennent d'être couronnés par la récompense
suprême, le Prix Nobel de médecine, pour avoir percé le secret de
la structure en double hélice de l'ADN.
Mais revenons quelques années en arrière. Il y a tout juste cinquante
ans, en février 1953, la jeune chimiste Rosalind Franklin, alors
âgée de 33 ans, écrit dans son cahier de laboratoire que l'ADN est
composé de deux chaînes. L'image qu'elle a obtenue quelque temps
auparavant par diffraction aux rayons X, la désormais célèbre Photo
51, est parlante et conforte son hypothèse d'un ADN à double brin.
Sans le savoir et sans vraiment s'en soucier d'ailleurs, la spécialiste
de la structure du charbon, du carbone et des cristaux est tout
près d'atteindre le but tant convoité par ses confrères: mettre
à nu la structure tridimensionnelle du support universel de l'hérédité.
Mais pour la jeune femme, quitter au plus vite le King's College
de Londres, pétri de traditions anglicanes, est désormais devenu
prioritaire. Elle ne s'y sent pas à sa place, elle, la juive anglaise
de bonne famille.
Non loin de là, au Cavendish Laboratory de Cambridge, James,
le jeune loup de 25 ans, et son acolyte de douze ans son aîné, le
"vieux" Francis, travaillent d'arrache-pied à la mise
au point de ce fichu modèle, convaincus que le projet vaut bien
un Nobel. Après quelques tentatives infructueuses, les théoriciens
de la structure brûlent. Les toutes récentes données cristallographiques
de la talentueuse Rosalind, que Wilkins a eu la gentillesse de leur
montrer confidentiellement, y sont pour quelque chose. Cette Photo
51 est vraiment parlante. A sa vue, la double hélice s'est révélée
comme une évidence aux yeux des chasseurs invétérés d'ADN. Et tant
pis si ces manigances se sont faites à l'insu de la jeune femme.
Maurice Wilkins voit d'ailleurs d'un mauvais oeil cette novice,
propulsée dans son labo il y a deux ans et qui vient marcher sur
ses plates-bandes.
Deux semaines après que Rosalind Franklin a soigneusement écrit
dans son cahier de laboratoire que l'ADN est composé de deux chaînes,
James Watson et Francis Crick construisent leur version de la double
hélice. Les résultats sont publiés en avril 1953 dans la prestigieuse
revue Nature. Le Nobel est à la clé.
Emportée à 37 ans par un cancer des ovaires, la cristallographe
n'a, semble-t-il, jamais eu connaissance de la trahison dont elle
a été victime. S'en est-elle néanmoins doutée? A-t-elle été amère?
L'amitié qui la lia au tandem Watson et Crick durant les dernières
années de sa vie laisse supposer que non. Elle entretiendra des
liens étroits avec les deux hommes une fois partie pour le Birkbeck
College à Londres, où elle se consacrera, de 1953 jusqu'à sa mort
en 1958, à l'étude de la structure des virus, notamment à celle
du virus de la mosaïque du tabac.
Il est en revanche plus difficile de comprendre les propos déplacés
tenus par James Watson, alors professeur à Harvard et Prix Nobel,
dans son best-seller The Double Helix publié en 1968. Dans cet hymne
à sa découverte, il y reconnaît avec une franchise déconcertante
que "Rosy, bien sûr, n'a pas remis d'elle-même les données.
Ainsi, personne au King's College ne réalisa qu'elles étaient en
notre possession", et y affiche un mépris certain pour les
connaissances scientifiques de la jeune femme, limitant son jugement
à son apparence physique qu'il estimait triste et peu féminine.
"Il était clair que Rosy devait partir ou être remise à sa
place[...]. Malheureusement, Maurice n'a pas trouvé de manière décente
de la mettre à la porte."
Justice devait être partiellement rendue. De tels propos misogynes
n'ont pas échappé à la vague féministe émergeante de la fin des
années soixante, qui allait faire de la jeune femme morte trop jeune
une icône féministe, une héroïne martyre. Au point, déplorent certains
biographes, d'avoir fait ombrage à sa force intellectuelle et à
son indépendance scientifique. Mais la plus belle reconnaissance
est sans doute l'aveu de James Watson et Francis Crick, bien des
années après la mort de Rosalind Franklin, que, sans le travail
de la jeune chimiste, ils n'auraient pas pu découvrir la structure
en double hélice durant ce mois de février 1953.
L'ère de l'ADN
Les cinquante années qui ont suivi la découverte de la structure
en double hélice de l'acide désoxyribonucléique ont indéniablement
constitué l'ère de l'ADN. Le code génétique est identifié dans les
années soixante, l'ADN recombinant et le séquençage de l'ADN arrivent
dans les années septante, alors que la biotechnologie et la PCR
(pour Polymerase Chain Reaction, méthode d'amplification de l'ADN)
font leur apparition dans les années quatre-vingt. En mai 1995 est
séquencé le premier génome de bactérie, Haemophillus influenzae,
qui sera suivi de celui de la levure du boulanger. Saccharomyces
cerevisiae, en 1997, de celui du ver, Caenorhabditis elegans, en
1999, et de celui du plus petit des vingt-quatre chromosome humain,
le chromosome 22, en décembre 1999. En mars 2000, les efforts conjoints
de chercheurs appartenant à l'entreprise privée américaine Celera
Genomics et à un consortium public formé de laboratoires américains
et européens aboutissent et européens aboutissent au séquençage
de la quasi-totalité du génome de la mouche Drosophila melanogaster,
plus communément connue sous l'appellation de "mouche à fruits".
En février 2001, le projet public Human Genome Projet et Celera
Genomics révèle conjointement la première ébauche de la carte du
génome de la souris. Mais la liste est loin d'être achevée. De nombreux
autres génomes du règne animal comme végétal sont en train d'être
décryptés.
Manuela Palma de Figueiredo, La Liberté, 13.05.2003
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