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Comment
la nature fabrique les doigts
Le rôle de quatre gènes architectes, responsables de la formation
des membres, a été décrypté.
La découverte est d'importance: elle a fait la une du prestigieux
magazine scientifique Nature (14.11.2002). Une équipe franco-suisse
basée à Genève a décrit le mécanisme génétique qui sous-tend la
formation des doigts. Au cours du développement embryonnaire, quatre
gènes sont exprimés spécifiquement au bout des membres. Le fonctionnement
de ces gènes dans la genèse de la main et le mécanisme qui régule
leur activité ont été décryptés par les chercheurs. Un travail qui
s'inscrit dans une discipline nouvelle de la biologie, l'"évolution
du développement".
La nature fait parfois de jolis clins d'oeil. Elle a par exemple
laissé une carte "topographique" des membres sur le chromosome
numéro deux: les gènes "architectes" nécessaires à la
construction des bras (et des jambes) sont alignés sur la molécule
d'ADN selon le même ordre que les structures qu'ils vont construire.
D'abord les gènes du bras, puis ceux de l'avant-bras, et enfin ceux
de la main. Dix gènes au total, dix gènes seulement, qui sont à
l'origine de cascades de régulations complexes pendant l'embryogenèse,
aboutissant finalement à la formation du membre. Le professeur Denis
Duboule, de l'université de Genève, a fait cette découverte voilà
quinze ans, et continue à travailler sur le sujet, afin d'élucider
complètement le mécanisme. Il collabore en particulier avec des
chercheurs français, Marie Kmita et Yann Hérault.
Les travaux publiés récemment dans Nature apportent des informations
nouvelles sur les quatre gènes à l'origine de la formation de la
main. Sur ceux-ci, les chercheurs ont effectué diverses manipulations,
pour observer l'effet produit sur l'anatomie. Le but: déduire aussi
précisément que possible la fonction de chaque gène, et comprendre
leur mode de régulation. L'équipe a ainsi découvert qu'aucun des
quatre gènes n'a de fonction irréversiblement définie: la présence
d'une copie supplémentaire d'un gène, ou son absence, n'a pas toujours
un effet "monstrueux" sur la morphologie de la main. "C'est
un pavé de plus dans la mare, l'occasion de rappeler que l'époque
où l'on croyait qu'un gène précis correspond à une fonction précise
est depuis longtemps révolue", souligne le professeur Duboule.
Et de fait, ce sont certains déplacements "géographiques"
des gènes sur le chromosome qui conduisent aux aberrations anatomiques
les plus importantes. En réalité, l'équipe a réussi à prouver que
les quatre gènes "architectes" de la main sont sous le
contrôle d'un unique "amplificateur": "Il s'agit
d'un petit fragment de chromosome situé en amont des gènes. Plus
un gène est proche de cet amplificateur, et plus il sera actif."
Cela explique que des altérations morphologiques importantes accompagnent
les modifications de la distance entre les gènes et l'amplificateur.
Reste à comprendre comment, alors que le même ADN est présent
dans toutes les cellules du corps, l'activation de ces gènes spécifiques
se fait précisément au niveau de l'extrémité du membre.
De la nageoire à la patte
La quête de ses origines est pour l'homme un grand sujet de préoccupation.
A défaut de pouvoir mettre tout le monde d'accord sur l'action d'un
possible Créateur, les scientifiques essaient de comprendre comment
les premiers organismes vivants sur Terre ont pu évoluer jusqu'à
l'homme. L'histoire de l'évolution s'écrit à travers les modifications
du développement embryonnaire. Aux premiers stades du développement,
il existe des ressemblances frappantes entre les embryons des différentes
espèces. Au cours des stades ultérieurs, le développement devient
caractéristique de l'espèce. Les travaux de Marie Kmita et Denis
Duboule s'inscrivent dans cette perspective: comprendre l'évolution
du développement à travers les âges. En effet, il est fortement
probable (en biologie de l'évolution, on ne raisonne qu'en termes
de probabilités) que le passage d'une nageoire de poisson à une
patte d'amphibien soit le fait de l'apparition de l'"amplificateur
génétique" décrit dans leur publication. Ce petit fragment
d'ADN permet l'expression, au bout de la nageoire, de gènes originellement
exprimés spécifiquement dans le tronc. Cette activation a généré
un "monstre" un poisson avec une "main" au bout
de la nageoire. L'amphibien était né. Autrement dit, l'équipe franco-suisse
semble bien avoir en partie expliqué comment le vivant est sorti
des océans.
Nicolas Frank, Le Figaro, 2002
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