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En
laboratoire, des chercheurs ont réussi à bloquer la transmission du paludisme
en utilisant des moustiques génétiquement modifiés. Sérieux espoirs à l’horizon,
même si…
Des moustiques contre la malaria.
Utiliser des moustiques, principaux responsables de l'épidémie, pour lutter
contre la malaria ? L’idée, séduisante, occupe les chercheurs depuis pas mal
d'années. Mais la dernière découverte du Pr Marcelo Jacobs-Lorena, publiée dans
la revue Nature du 23 mai 2002, ouvre des perspectives des plus prometteuses.
En deux mots, il s'agit de bloquer, par génie génétique, le cycle de transmission
du parasite à l'intérieur même de l'insecte, brisant ainsi la chaîne d'une maladie
qui, chaque année, tue entre un et trois millions de personnes en Afrique, en
Asie et en Amérique du Sud.
Pour comprendre le fonctionnement - et la portée - des travaux des scientifiques
américains et allemands associés dans cette recherche, un peu de théorie est
nécessaire... La malaria, aussi appelée paludisme, est ce qu'on nomme une anthropo-zoonose,
soit une maladie transmise aux hommes par les animaux et réciproquement. Le
parasite responsable, appelé plasmodium, a besoin du passage chez l’homme pour
se former et se développer, puis du passage chez l’animal pour parvenir à maturité
et se multiplier. En bref : une fois inoculé à l’être humain via la piqûre d’un
moustique contaminé, le parasite, une structure minuscule en forme de « ver
» appelée sporozoïde, s’attaque aux cellules du foie. De là, deux stades de
développement plus tard, elle passe dans la circulation sanguine, où, via les
globules rouges, elle contamine le corps entier. Si un moustique vient se nourrir
de ce sang contaminé, le cycle infernal reprend : les « œufs » du parasite passent
dans l’intestin de l’insecte, où ils se reproduisent, avant de passer dans les
glandes salivaires, d’où, via une nouvelle piqûre, ils repassent dans l’organisme
du prochain humain.
Bloquer le passage
L’idée des chercheurs a été de se pencher sur ce fameux passage de l'intestin
de l'insecte à ses glandes salivaires. En imaginant un procédé rendant « imperméable
» la paroi de l'intestin du moustique, on pourrait ainsi bloquer les cellules
reproductrices du parasite et, par là même, enrayer le cycle de l'infection.
Du moins en théorie... Le problème étant que l'on n'avait pas la moindre idée
de comment le plasmodium parvenait à franchir la couche de cellules de l'intestin.
Jacobs-Lorena et ses collaborateurs travaillèrent donc sur une théorie selon
laquelle le parasite utilisait des récepteurs spécifiques, situés sur la paroi
intestinale et sur la surface des glandes salivaires, pour réussir sa migration
dévastatrice.
Grâce aux techniques offertes par la biologie cellulaire et moléculaire,
ils parvinrent à en identifier un, qu'ils appelèrent SM1 pour salivary (glande
salivaire), midgut (intestin) et peptide 1. Ils fabriquèrent ensuite un gène
synthétique contenant ce peptide servant de « porte » au plasmodium et l'introduisirent
dans le génome de moustiques Anopheles stephensi, responsables de la contamination
de rongeurs. Ils purent ainsi étudier les effets sur des souris. Et les résultats
sont des plus encourageants. Sur neuf expériences, on constate une diminution
moyenne de 47% de moustiques porteurs de parasites et le nombre de parasites
diminue de 69% à 95% chez les moustiques transgéniques par rapport aux moustiques
« normaux ». Un succès très probant, encore accru par le fait que la manipulation
n'affecte en rien la vivacité, la longévité et la fertilité de l'insecte et
que, contrairement à d'autres études effectuées précédemment, la mutation obtenue
avec SM1 est transmise aux lignées suivantes de moustiques.
Risques inacceptables
Reste un problème de taille: faut-il ou pas prendre le risque de disséminer
des moustiques modifiés dans la nature ? Les scientifiques eux-mêmes mettent
le holà en attendant des résultats complémentaires aux nouvelles études qu'ils
ont entreprises. Et ce d'autant plus que l'on ignore si, face à de telles lignées
de moustiques modifiés, le plasmodium ne serait pas capable de muter, lui aussi,
pour produire des parasites insensibles, et donc aggraver encore le fléau. Comme
ce fut le cas quand, face à l'utilisation massive d'insecticides, on vit apparaître
des parasites résistants. Mais, même si elle nécessite encore, on le voit, de
nombreux mois d'étude, la piste génétique ajoute de nouvelles armes à l'arsenal
disponible dans la guerre contre le paludisme.
Philippe Clément, Le Matin, 26.05.2002
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