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Lucy,
notre ancêtre, est déchue de son trône.
Mais qui est le plus viel ancêtre de l'homme? Les premiers hominidés
défraient la chronique. La revue "Science" fait le point.
Le fossile Lucy est détrôné! Véritable star internationale, cette femelle
d'Australopithecus afarensis de la taille d'un chimpanzé était universellement
reconnue comme la plus vieille ancêtre connue de l'homme. Mais depuis quelques
années, la vieille dame - qui approche les trois millions d'années - fait face
à de sérieuses remises en question. Et dans son édition du 15 février dernier,
la très influente revue scientifique Science porte un dernier coup fatal à son
statut. Le matriarcat de Lucy touche à sa fin.
Les prétendants au titre se pressent au portillon. Selon Science, la première
surprise viendrait du fait que plusieurs types d'hominidés pourraient avoir
coexisté il y a cinq à six millions d'années. Récemment, de troublantes découvertes
sont venues mettre en émoi le monde de la paléoanthropologie (science qui se
penche sur les origines de l'homme). De nouveaux fossiles viennent ainsi régulièrement
bouleverser les schémas expliquant l'émergence de l'humanité. Un domaine qui
génère beaucoup d'émotions, comme le relève Peter Schmid, conservateur au Musée
d'anthropologie et chargé de recherche à l'Université de Zurich. «Si vous étudiez
l'évolution des tortues, les discussions risquent d'être beaucoup plus calmes.
La question de nos propres origines génère forcément un débat intense.»
DES FOSSILES TOP SECRET
Premier candidat au titre du plus vieil ancêtre de l'homme, l'Ardipithecus
ramidus, découvert en 1992 en Ethiopie par Tim White, de l'Université de Californie,
Berkeley. Son nom signifie, en langue afar, «source de l'humanité». Cette créature
d'environ 4,4 millions d'années fait partie des fossiles les plus top secret.
Sa découverte laissait présager d'importantes révélations: sa dentition le place
en effet tout près des humains dans la classification.
Cependant, depuis huit ans, aucun détail n'a été publié sur ce squelette.
Pourquoi? «En premier lieu, parce que les restes retrouvés sont extrêmement
fragiles et menacent de tomber en poussière à la moindre manipulation, répond
Peter Schmid. Ils nécessitent un long et fastidieux traitement en laboratoire
avant de pouvoir être manipulés et étudiés.» L'équipe de White, qui compte publier
ses résultats dans une année ou deux, ne se prive pas pour autant de faire monter
la sauce. Selon elle, le fossile représente un «individu phénoménal, véritable
pierre de Rosette dans la compréhension de la bipédie».
Egalement dans la course, Millennium Man, découvert en octobre 2000 dans
les collines Tugen, au Kenya. Brigitte Serait, du Muséum national d'histoire
naturelle de Paris, et Martin Pickford, du Collège de France, ont brièvement
présenté leurs premières données sur ce fossile vieux d'environ 6 millions d'années.
Millennium Man répond au nom scientifique d'Orrorin tugenensis, qui signifie
homme originel, en langue Tugen. Si la dentition d'Orrorin le rapproche du singe,
ses fémurs sont clairement ceux d'un bipède. Des fémurs qui présentent d'ailleurs
un aspect nettement humain, «plus humain que ceux de Lucy», commente Science.
HOMME OU SINGE?
Pendant que chacune des équipes se plongeait dans l'analyse des restes de
son poulain respectif, un troisième fossile, également vieux de quelque 6 millions
d'années, était mis au jour au Tchad. Michel Brunet de l'Université de Poitiers,
qui a découvert ce crâne en été dernier, se refuse à laisser filtrer le moindre
commentaire avant la première publication. Cependant, les rares élus qui ont
pu approcher le crâne le décrivent comme «un fascinant mélange de traits nouveaux
et anciens».
Car c'est bien là que réside le problème. Les fossiles que chassent ces chercheurs
sont si vieux qu'il devient extrêmement difficile de les classer. Déjà homme
ou encore singe? Sur quels critères les paléoanthropologues doivent-ils se fonder?
Sans oublier que seules certaines parties de l'anatomie sont conservées par
la fossilisation et que seuls quelques-uns des fragments conservés sont retrouvés
sur le terrain.
A cette heure, celui qui décide de se pencher sur les origines de l'homme
risque bien de se perdre rapidement dans un fouillis de personnages aux contours
simiesques, à tendance hominoïde. L'une ou l'autre de ces formes ancestrales
sort régulièrement de l'anonymat pour défrayer la chronique en s'arrogeant le
titre de source de l'humanité (si possible, en dialecte africain). Alors que
les analyses des fossiles vont toujours bon train, ne fournissant pour l'instant
que très peu de fondements scientifiques au débat. Pour le paléoanthropologue
Schmid, «c'est une question de politique des sciences. Pour être financé, il
faut très vite se mettre en évidence, faire la une des journaux». Une mode d'ailleurs
lancée par la désormais célèbre Lucy.
Quand homme et singe ne faisaient qu'un !
Pour une fois, la question n'est pas de savoir qui nous sommes, mais comment
nous le sommes devenus. Au départ était un ancêtre commun à la fois à l'homme
et au singe. De cet ancêtre ont évolué les grands singes actuels et l'homme.
Il n'est donc pas si étonnant qu'en reculant assez dans le temps, les chercheurs
peinent de plus en plus à séparer ces deux grands groupes. Les nouvelles découvertes
font apparaître la bipédie beaucoup plus tôt que nous ne le pensions. Sommes-nous
alors en présence de singes devenus bipèdes ou d'hominidés? Entretien.
«La Liberté»: - Quels critères les paléoanthropologues utilisent-ils pour
affirmer qu'il s'agit d'un hominidé et non pas d'un grand singe?
Peter Schmid: - La bipédie reste un critère important. A part les gibbons,
les singes ne marchent sur deux pattes qu'en de rares occasions, pour attraper
un fruit, par exemple. La bipédie exige des transformations morpholorégion lombaire
d'un bipède se reconnaissent clairement dans l'anatomie d'un fossile.
»Au cours de l'évolution, il n'y a pas eu de formes intermédiaires entre
les quadrupèdes et les bipèdes. Les hominidés capables de marcher sur deux pattes
le faisaient parfaitement. Ils ne se tenaient pas à moitié debout, ce qui leur
aurait coûté beaucoup trop d'énergie. Par contre, on peut dire qu'il y a eu
différentes formes de bipédie. Des espèces ont pu vivre dans les arbres et marcher
sur deux pattes une fois sur la terre ferme.
»La taille du cerveau par rapport au reste du corps représente un autre critère
pour différencier les hominidés des singes. Enfin, les dents offrent de bonnes
possibilités de détermination. Les dents des hominidés épais. Les grands singes
ont au contraire un émail très fin.
Des découvertes d'hominidés comme Orrorin, vieux de b millions d'années et
bipède accompli, apportent un jour nouveau sur l'émergence de la bipédie...
- On a longtemps cru que l'apparition de la bipédie était liée à un environnement
de savanes [voir encadré]. Cette théorie est maintenant révolue. On pense aujourd'hui
que la bipédie découle d'une optimisation de la technique de grimpe. Il y aurait
eu une préadaptation à la bipédie dans des endroits boisés. Mais pourquoi des
espèces arboricoles se sont-elles senties plus à l'aise à terre et sur deux
pattes... On est encore en train de chercher.
La fin d'une belle histoire
D'après Science, si le crâne retrouvé par Brunet au Tchad est bien celui
d'un hominidé, il permettrait de balayer définitivement l'ancienne idée situant
l'émergence des hominidés exclusivement à l'est du Grand Rift, ce fossé d'effondrement
africain. Cette théorie proposait l'apparition de la bipédie (donc des hominidés)
comme conséquence du remplacement de la forêt par la savane, du côté est du
Rift. Dans cet environnement plus sec et sans arbres, les premiers hominidés
se seraient tenus sur deux pattes pour différentes raisons: voir au-dessus des
herbes, diminuer les dépenses d'énergie... Au contraire, à l'ouest de la barrière
du Rift, les singes auraient poursuivi leur évolution dans les arbres. Les restes
d'hominidés, retrouvés exclusivement à l'est du Rift, sont venus pendant de
nombreuses années renforcer la théorie de la savane.
Pour Science, cette idée a probablement induit en erreur les paléontologues
en les incitant à chercher aux mauvais endroits. Comme Meave Leakey qui passa
la majeure partie des années nonante à chercher des fossiles sur les anciennes
rives de la rivière Lothagam, au Kenya, sans jamais mettre la main sur aucun
hominidé. La nouvelle vision da nos Ancêtres va sans doute permettre aux chercheurs
de choisir différemment leurs sites de fouille. Les dernières découvertes montrent
en effet des hominidés prospérant de préférence un environnement boisé. Des
hominidés qui pourraient avoir vécu dans les arbres en bordure d'une plage,
d'une rivière ou d'une plaine.
LA RUÉE VERS L'OUEST
L'absence d'hominidés à l'ouest du Rift proviendrait alors en grande partie
des conditions défavorables à la fossilisation qui règnent à cet endroit. «En
forêt, la terre est souvent trop acide et les os disparaissent», relève P Schmid.
Sans parler de la végétation qui envahit le moindre espace et complique tout
travail de fouille. Des difficultés qui ne découragent cependant pas les paléontologues.
Pour Schmid, «les anciens points d'eau qu'on trouve également à l'ouest du Rift
offrent de bonnes opportunités. Tous les mammifères doivent se désaltérer à
un moment ou un autre. Les prédateurs comptent également là-dessus et attendent
leurs proies à cet endroit. C'est donc là que les os ont le plus de chances
d'être ensevelis et conservés.»
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