De gros bénéfices génétiquement modifiés

Les multinationales agrochimiques créent des plantes stériles et des végétaux dont les nouvelles propriétés ne se développent qu'en présence de traitements chimiques. Brevetés eux aussi. Dépendants des semenciers, les paysans perdent leur autonomie.

La nuit, tous les champs sont gris. Une voiture se glisse dans la pénombre sur le chemin vicinal et s'arrête. Une portière s'ouvre, le faisceau de lumière d'une lampe de poche surgit. Un homme descend du véhicule, fait quelques pas dans le champ de maïs, coupe quelques plants et les glisse dans un sac en plastique étiqueté.

Quelque temps après cette escapade nocturne d'un enquêteur discret, Percy Schmeister, paysan canadien, se retrouve devant un tribunal. Inculpation: il n'a pas payé les droits de licence au détenteur du brevet sur les semences qu'il a plantées. La grande multinationale américano-suédoise Pharmacia (qui a gobé Monsanto) est plaignante. Ce n'est qu'un cas parmi tant d'autres. En effet, les semenciers des grands groupes agrochimiques tentent par tous les moyens de défendre leurs brevets. Ainsi, les entreprises ont engagé des détectives privés, ont mis sur pied des lignes téléphoniques gratuites et effectuent des contrôles serrés pour empêcher les paysans de replanter leurs semences sans payer de redevances. Cette année, Pharmacia a ainsi assigné en justice 475 agriculteurs.

TÉMOINS JURIDIQUES INCONTOURNABLES

«Cela fait désordre lorsqu'un géant grainier fait des procès à ses petits clients,» estime Hope Shand, conseillère scientifique du groupe ETC, une organisation non gouvernementale (ONG) canadienne qui examine attentivement les conséquences sociales et économiques des dernières percées technologiques. Constat: les brevets sont devenus des instruments hégémoniques pour s'approprier des parts de marché. Implication: les recherches sont dirigées en priorité en fonction de l'augmentation du profit et non dans la perspective du bien commun.

Une des technologies controversées est appelée sans équivoque Terminator. Il s'agit de rendre les plantes stériles au moyen de manipulations génétiques. Les paysans ne peuvent alors qu'acheter chaque année de nouvelles semences, sans pouvoir en mettre de côté pour la nouvelle saison. «Cela signifie que le monopole est immuable», critique Hope Shand. Rappelons que les brevets «normaux» tombent dans le domaine public au bout de quinze ans.

RÉSISTANCE FACE AUX TECHNOLOGIES TERMINATOR

Il y a deux ans, les organisations de petits paysans et des ONG écologistes ont hurlé de concert contre les technologies de stérilisation préventive. A l'époque, Monsanto et Astra Zeneca (qui a fusionné entre-temps avec la division agrochimique de Novartis pour former Syngenta, autre géant), ont semblé céder aux pressions et ont fait savoir qu'elles renonçaient à commercialiser les semences de type Terminator. Surprise, un nouveau brevet Terminator a été déposé cet automne par Syngenta. < Nous l'exploitons uniquement pour des recherches, déclare Arthur Einsele, chef de la communication de l'entreprise bâloise. Il s'agit d'un brevet portant sur une procédure permettant de créer des plantes mâles stériles.» L'objectif étant de créer des céréales hybrides. «Nous n'utilisons pas cette technologie pour punir les paysans, ce sont finalement nos clients», ajoute le communicateur. Par contre, la maison Delta & Pineland n'hésite guère: premier grainier mondial distributeur de semences de coton, cette entreprise américaine a obtenu en août 2001 un brevet sur un coton Terminator. Elle a annoncé qu'elle allait commercialiser des graines stériles.

Les brevets genre Terminator ne représentent toutefois que la pointe visible de l'iceberg: les technologies GURT (genetic use restriction technologies, technologies restreignant génétiquement l'usage) ont d'autres propriétés. On crée ainsi des plantes dont les caractéristiques sont activées ou désactivées lorsqu'elles sont aspergées d'un produit chimique bien précis. «Nous sommes d'avis que cette idée doit être développée», explique Arthur Einsele. Les ONG craignent que cela débouche sur une plus grande dépendance des plantes face aux traitements chimiques.

L'organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) est tout aussi sceptique. Dans une prise de position, les spécialistes de cette organisme relèvent que la concentration de la distribution de semences entre quelques mains seulement pourrait poser problème: « Si les paysans dépendent des semences GURT, ils perdent la marge de manceuvre pour assurer la sécurité de l'approvisionnement que les semences récoltées leur procurent. Si une des entreprises qui produit les graines fait faillite ou qu'elle renonce à une ligne de produits, le paysan pourrait se retrouver alors sans semences.» La FAO recommande dès lors aux gouvernements d'examiner attentivement les produits issus de ces technologies, cas par cas. En outre, elle se réfère aux accord TRIPS (article 27.2) selon lequel un pays peut refuser des brevets sur des inventions mettant en danger la vie et la santé ou qui risquent de provoquer des dégâts environnementaux.

Dimanche.ch - Laurent Duvanel - 06 janvier 2002