|
Le philosophe américain, auteur de "La Fin de l'histoire", signe un livre sur le défi des biotechnologies Une partie de ces réflexions est présentée dans Le Grand Bouleversement, ouvrage qui traite des relations entre la nature humaine et les normes, et qui porte sur la façon dont notre compréhension de ces problèmes a été modelée par les nouvelles informations empiriques venues des domaines tels que l'ethnologie, la biologie évolutionniste et la neuroscience de la connaissance. Mais l'invitation à réfléchir rétrospectivement sur la "fin de l'histoire" a été l'occasion de commencer de penser à l'avenir de façon plus systématique, ce qui a débouché sur un article publié dans The National Interest en 1999, sous le titre "Doutes: le dernier homme dans une éprouvette ?" (...) Les attaques terroristes du 11 septembre 2001 contre les Etats-Unis ont soulevé de nouveaux doutes sur la thèse de la fin de l'histoire, cette fois au motif que nous assisterions (pour reprendre la douteuse formule de Samuel P. Huntington) à un "choc de civilisations" entre l'Islam et l'Occident. J'estime, pour ma part, que ces événements ne prouvent rien de tel, et que le radicalisme islamiste qui a lancé ces attaques est une action d'arrière-garde désespérée, qui sera dépassée un jour par la marée montante de la modernisation. Ce que ces événements suggèrent, en revanche, c'est que la science et la technique qui sont à la source du monde moderne représentent aussi les points les plus vulnérables de notre civilisation. Avions de ligne, gratte-ciel et laboratoires biologiques - tous symboles de la modernité - ont été transformés en armes de destruction par un trait de génie proprement maléfique. Le présent (texte) ne traite pas des armes biologiques, mais l'apparition du "bioterrorisme" comme menace mortelle suggère la nécessité (...) d'un contrôle politique plus strict sur les usages de la science et de la technologie. (...) Le régime américain s'est édifié, dès 1776, sur la base du droit naturel: un gouvernement constitutionnel et le règne de la loi pour limiter l'autorité arbitraire des tyrans devaient protéger le genre de liberté dont les êtres humains jouissaient par nature. Quatre-vingt-sept ans plus tard, Abraham Lincoln fit remarquer que c'était aussi un régime fondé sur l'égalité de tous les hommes dans la création. L'égalité dans la liberté ne serait pleinement réalisée que s'il y avait une égalité naturelle pour les hommes. Pour le dire de façon plus nette et plus affirmative, le fait même de l'égalité naturelle exigeait une égalité des droits politiques. Des critiques ont fait valoir que les Etats-Unis n'avaient jamais vraiment réalisé cet idéal d'égalité et qu'ils en avaient exclu, au cours de leur histoire, des groupes entiers. Les défenseurs du régime américain ont fait remarquer que le principe de l'égalité des droits a amené une extension constante du cercle de ceux qui en bénéficiaient. En effet, une fois posé en principe que tous les êtres humains ont des droits naturels, qui composait le cercle enchanté des "hommes" dont la Déclaration disait qu'ils avaient été créés égaux ? Ce cercle n'incluait initialement ni les femmes, ni les Noirs, ni les Blancs non propriétaires; avec le temps, il a fini par les englober. Qu'ils en fussent ou non conscients, tous ceux qui ont participé à ces débats avaient une idée au moins implicite de ce qu'était l'"essence" d'un être humain, donc un motif pour juger si tel ou tel individu était qualifié à ce titre. Les allures, les paroles et les actes des êtres humains sont apparemment très différents les uns des autres: une bonne partie du débat tournait donc autour de la question de savoir si ces différences étaient seulement une affaire de convention ou si elles étaient enracinées dans la nature. La science naturelle moderne a coopéré dans une certaine mesure à élargir notre vision de ce qui qualifie un être humain, en tendant à montrer que la plupart des différences apparentes entre les hommes sont affaires de convention plutôt que de nature là où les différences sont naturelles, comme entre hommes et femmes, elles affectent des qualités non essentielles qui n'ont rien à voir avec les droits politiques. Ainsi, malgré la piètre réputation dont des concepts comme les droits naturels jouissent auprès des philosophes académiques, une bonne partie de notre monde politique repose sur l'existence d'une "essence" humaine stable dont nous sommes dotés par nature, ou plutôt sur le fait que nous croyons en l'existence d'une telle essence. Nous sommes peut-être sur le point d'entrer dans un avenir "posthumain", dans lequel la technologie nous donnera la capacité progressive de modifier cette essence avec le temps. Beaucoup accueillent ce pouvoir avec empressement, sous la bannière de la liberté humaine: ils souhaitent maximiser la liberté pour les parents d'avoir le type d'enfant qu'ils veulent; la liberté pour les scientifiques de continuer leurs recherches sans entraves; et la liberté pour les entrepreneurs de faire usage de technologies afin de créer de la richesse. Reste que ce type de liberté sera très différent de toutes celles dont les hommes ont précédemment fait l'expérience. La liberté politique a signifié, jusqu'ici la, liberté de poursuivre des fins que notre nature avaient établies pour nous. Ces finalités ne sont pas rigidement déterminées: la nature humaine est très plastique et nous avons une vaste variété de choix adaptables à cette nature; mais elle n'est pas malléable à l'infini, et les éléments qui restent constants - particulièrement la gamme des réactions émotionnelles typiques de notre espèce - constituent un ancrage sûr qui nous permet d'entrer potentiellement en relation avec tous les autres êtres humains. Il se peut que nous soyons destinés, d'une façon ou d'une autre, à assumer ce nouveau type de liberté, ou que le prochain stade de l'évolution soit celui où - comme certains l'ont suggéré - nous prendrons délibérément en main notre propre constitution biologique au lieu de l'abandonner aux forces aveugles de la sélection naturelle. Mais si nous en arrivons là, il faudra le faire avec les yeux grands ouverts. Beaucoup présument que le joli monde "posthumain" sera, dans l'idylle, assez semblable au nôtre - libre, égalitaire, prospère, charitable et compatissant -, mais avec de meilleurs soins de santé, des vies plus longues et (peut-être ?) un peu plus d'intelligence qu'aujourd'hui. Toutefois, ce monde pourrait être aussi beaucoup plus hiérarchisé et ouvert aux rivalités que le monde où nous sommes actuellement, avec la multitude de conflits sociaux que cette situation entraînerait inéluctablement. Ce pourrait être aussi un monde où toute notion d'"humanité partagée" aurait disparu, parce que nous aurions mêlé des gènes humains avec ceux de tant d'autres espèces que nous ne saurions plus clairement ce qu'est un être humain. Ce pourrait être encore un monde où l'individu moyen vivrait "correctement" dans son deuxième siècle, installé dans une maison de retraite pour attendre une mort qui recule indéfiniment. Ce pourrait être enfin un genre de tyrannie douce, comme celle du Meilleur des mondes, où tous sont heureux et en bonne santé, mais où tous ont oublié ce que veulent dire l'espoir, la crainte et la lutte. Nous n'avons à accepter aucun de ces mondes futurs sous le faux étendard de la liberté, qu'il soit celui des droits de reproduction illimités ou celui de la recherche scientifique sans entraves. Nous ne devons pas nous considérer nous-mêmes comme les esclaves obligés d'un progrès technologique inéluctable, si ce progrès n'est pas mis au service des finalités humaines. La liberté véritable signifie la liberté, pour les communautés politiques, de protéger les valeurs qui leur sont les plus chères; et c'est cette liberté-là qu'il nous faut exercer à l'égard de la révolution biologique d'aujourd'hui. Francis Fukuyama, Le Figaro, 14.10.2002 |