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Une nouvelle
variété transgénique est en train de changer la vie des petits agriculteurs du Makhatini
Dans les champs de coton OGM d'Afrique du Sud
Depuis trois ans, 600 petits fermiers des plaines de Makhatini, une région défavorisée du
nord-est de l'Afrique du Sud, s'adonnent à la culture de coton génétiquement résistant
aux insectes. De cette expérience unique à ce jour, ils dressent un bilan très positif : division
par quatre de la quantité d'insecticides utilisés, gain de temps avec la suppression de tâches
ingrates, augmentation substantielle des rendements et des revenus à l'hectare. Et les risques pour l'environnement
et la santé tant redoutés en Europe ? « En Occident, les gens se paient le luxe d'avoir peur
des biotechnologies, mais pour nous c'est une question vitale », répond l'un d'entre eux.
Lorsqu'il traite son champ de coton contre les insectes, Absalum Tumedi doit faire trois kilomètres à
pied jusqu'au point d'eau le plus proche pour emplir son petit pulvérisateur à dos et autant pour
revenir. « Je parcours ainsi des dizaines de kilomètres dans des conditions très pénibles
et il me faut plusieurs jours pour venir à bout de ma parcelle de deux hectares », confie-t-il, le
doigt pointé sur son dos soumis à rude épreuve.
Mais depuis qu'il utilise la variété transgénique Bollgard, cette corvée n'est plus
qu'un mauvais souvenir. « Je ne fais plus que deux traitements insecticides par an, au lieu de huit, en moyenne,
avec les variétés traditionnelles, le rendement est meilleur et je gagne plus d'argent pour nourrir
et élever ma famille. »
Bollgard est le nom du gène introduit par la firme Monsanto dans une variété de coton commercialisée
depuis 1998 en Afrique du Sud, par la société semencière Delta and Pine Land. Issu de la bactérie
Bacillus thuringensis (Bt), il permet à la plante de sécréter « naturellement »
une protéine insecticide qui la protège contre ses très nombreux parasites (on en dénombre
une bonne vingtaine !), spécialement les chenilles.
Absalum Tumedi est l'un des 600 petits fermiers des plaines de Makhatini, une région déshéritée
du nord-est du pays, qui ont choisi de planter ce coton transgénique, certains pour la troisième
année consécutive. Cette expérience est à ce jour unique au monde. Qui aurait pu imaginer,
en effet, qu'un OGM (organisme génétiquement modifié) puisse intéresser des paysans
zoulous qui ne possèdent en tout et pour tout que quelques arpents de terres rougies par le soleil des tropiques
? Et pour qui le coton représente, à côté des productions vivrières traditionnelles
(maïs, légumes, haricots, fruits) destinées à l'autoconsommation, l'unique source de
revenus. Ne dit-on pas que cette technologie est plutôt destinée aux riches agriculteurs des pays
développés ?
« Chez nous, il n'y a pas d'usines, nous n'avons que l'agriculture pour survivre », explique Thembitsha
Joseph Buthelezi, le président de l'association Ubongwa qui regroupe quelques milliers de petits fermiers
de Makhatini. Au début, la plupart d'entre nous étaient sceptiques. La première année,
nous n'étions que cinq à tenter l'expérience. Mais l'an passé, sur le secteur, la moitié
des surfaces en coton, soit 1'250 hectares, ont été semées avec du Bollgard. »
Les raisons de cet engouement sont multiples. Il y a d'abord la réduction drastique du nombre de traitements
insecticides et ses retombées économiques, écologiques et sanitaires. Les produits utilisés,
des organophosphorés, sont en effet particulièrement nocifs pour l'environnement mais aussi pour
l'agriculteur qui les manipule et les membres de sa famille. À cause du climat chaud et humide de Makhatini,
les combinaisons et masques de protection qui permettent de réduire les risques d'exposition, lors de la
pulvérisation, sont très peu employés. Sans parler des emballages vides encore fréquemment
utilisés pour transporter l'eau potable.
Autre avantage : les plaintes de Makhatini étant totalement dépourvues d'infrastructures, il faut
une journée pour aller acheter les insecticides au point de vente le plus proche, situé à
une vingtaine de kilomètres.
Gains de temps mais aussi gain d'argent : le fait de passer de huit à seulement deux traitements par an
réduit les coûts de production. Et cela en dépit du fait que la semence Bollgard vaut environ
deux fois plus cher que la semence traditionnelle, en raison des royalties que Delta and Pine Land reverse à
Monsanto.
A cela s'ajoute une hausse significative des rendements, de l'ordre de 33 % en moyenne, mais qui peut aller jusqu'à
80 % sur certaines parcelles. « Le gène Bollgard permet à la culture d'exprimer tout son potentiel
génétique, explique Johan Van Jaarsveld, agronome chez Delta and Pine Land. D'où les résultats
spectaculaires constatés chez les petits producteurs qui maîtrisent mal la protection phytosanitaire.
L'effet est, en revanche, beaucoup moins net pour les gros planteurs qui effectuent leurs traitements par avion
ou au moyen de pulvérisateurs performants. Leurs cultures ayant déjà une productivité
maximum, Bollgard permet surtout de réduire la consommation d'insecticides. »
La production de ces 300 exploitations de plusieurs centaines hectares de coton chacune (pour un total de 80'000
hectares au plan national), ne devrait donc pas augmenter sensiblement même si bon nombre d'entre elles ont
déjà adopté la variété OGM. Comme l'Afrique du Sud importe environ la moitié
de sa consommation d' « or blanc », le prix payé au producteur, actuellement de 2,70 rands par
kilo (environ 2,55 francs), devrait, a priori, rester durablement stable.
Ce point est crucial pour les paysans de Makhatini dont le revenu net a progressé de 1'100 rands (environ
1'170 francs) par hectare et qui comptent sur ce surcroît de revenu pour sortir de leur sous-développement
actuel. Les chantiers ne manquent pas, à commencer par l'amélioration de l'habitat, l'achat d'équipements
agricoles ou l'éducation des enfants, obligatoire mais payante. Au plan local, les pouvoirs publics viennent
de lancer un ambitieux programme d'adduction d'eau et d'électricité, dont les réseaux sont
inexistants à l'heure qu'il est. Mais dont il faudra bien acquitter la facture le jour venu.
« Si vous revenez dans cinq ans, vous ne reconnaîtrez plus cette région. Bollgard va aider l'Afrique
à se remettre sur ses deux pieds », prédit non sans lyrisme, Johan van Jaarsveld.
Et les risques écologiques et sanitaires des OGM tant redoutés dans les pays industrialisés,
spécialement en Europe ? La fibre de coton n'étant pas consommée et la protéine Bt
faisant partie de la panoplie des agriculteurs biologiques, la principale inconnue réside dans le risque
d'apparition de souches d'insectes résistants. Pour s'en prémunir, les agriculteurs de Makhatini
appliquent scrupuleusement le dispositif des « zones refuges » édicté par les autorités
sud-africaines lors de l'homologation de Bollgard en 1997. Chaque producteur a le choix entre deux options : cultiver
au minimum 20 % de sa superficie en coton non transgénique ou 5 % à condition de n'appliquer aucun
traitement insecticide. Cela dans le but de maintenir une proportion suffisante d'insectes sensibles.
« En Occident, les gens se paient le luxe d'avoir peur des biotechnologies, mais pour nous c'est une question
vitale, affirme Thembitsha Joseph Buthelezi. Ceux qui sont contre veulent nous empêcher de nous en sortir
».
90'000 hectares de cultures transgéniques
L'Afrique du Sud est le seul pays du continent africain à s'être doté, depuis 1998, d'une réglementation
sur la culture commerciale de plantes transgéniques. Pour l'instant, deux variétés bénéficient
d'une autorisation officielle de mise sur le marché : le coton Bollgard (12'000 hectares l'an passé)
et le maïs Yieldgard (75'000 hectares, soit environ 5 % du total des surfaces) de Monsanto, tous deux génétiquement
résistants aux insectes. D'autres sont à l'étude ou en attente d'inscription, en particulier
des fraises, du maïs et du sorgho résistants à certains champignons parasites, des pommes de
terre résistantes à des virus et une canne à sucre résistante à insectes ravageurs,
l'Eldana.
La seconde vie de Monsanto
C'est peu dire que Monsanto est devenu, en quelques années, aux yeux de l'opinion, l'archétype de
la multinationale dont l'unique but est de faire main basse sur les ressources biologiques de la planète.
Il est vrai que, de maladresse en maladresse, la firme de Saint-Louis (Missouri) a largement contribué au
creusement de son propre tombeau médiatique.
En créant, au début des années 90, des plantes génétiquement résistantes
à son herbicide phare, le Round Up, au moment où ce dernier allait tomber dans le domaine public,
ses détracteurs lui ont d'abord reproché de vouloir assujettir les agriculteurs en semence et le
produit de traitement qui va avec.
Fin 1998, l'affaire Terminator a eu des effets encore plus désastreux. Mis au point conjointement par le
semencier américain Delta and Pine Land et le ministère américain de l'Agriculture, ce gène
rend les semences stériles. Officiellement, pour éviter la dissémination des plantes transgéniques
dans l'environnement. Mais lorsque Monsanto projette de racheter Delta and Pine Land et d'obtenir l'exclusivité
sur ce fameux gène, les lobbies écologistes l'accusent de vouloir vendre des « semences mortes
» afin d'obliger les agriculteurs à en racheter tous les ans. L'opération échoue mais,
dans l'opinion, le mal est fait.
« Aujourd'hui, Monsanto cherche une seconde vie après la mort », souligne le responsable d'un
important groupe agrochimique. De ce point de vue, l'idée d'inviter un groupe de journalistes français
et africains, à visiter les champs de coton transgénique des plaines de Makhatini n'était
évidemment pas dénuée d'arrière-pensées.
Mais cette opération de communication n'enlève rien au fait que les centaines de petits agriculteurs
rencontrés sur place ont opté librement pour une technologie que l'on croyait pourtant réservée
aux grandes exploitations des pays industrialisés.
En divisant par quatre la consommation d'insecticides particulièrement nocifs et en augmentant sensiblement
le revenu par unité de surface, ce coton doté d'un gène breveté par Monsanto a, en
effet, grandement amélioré les conditions de vie de ces petits paysans qui n'ont que quelques hectares
de terre pour survivre.
Même si le recul est encore insuffisant pour porter un jugement définitif, cette expérience,
lancée il y a trois ans, suggère que le génie génétique - à condition
qu'il soit bien maîtrisé - pourrait être dans les années à venir un formidable
levier de développement pour l'ensemble du continent africain. Le fait que le « monstre » Monsanto,
selon l'expression d'un militant indien anti-OGM, en soit l'initiative ne doit pas empêcher de le souligner.
Le Figaro, lundi 14 mai 2001, M.M
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