L'obscurantisme bafoue à nouveau la recherche et la liberté académique.

Pour la troisième fois, l'administration fédérale rejette une demande d'autorisation relative à la dissémination expérimentale d'un organisme génétiquement modifié (OGM). L'heure est grave. Enterrez vos livres, chercheurs, oubliez'vos idées, brûlez vos projets, vite! Quand l'administration décide quelle recherche est acceptable et laquelle ne l'est pas, l'obscurantisme n'est plus à la porte, il est là, à l'intérieur même de nos universités, menaçant fondamentalement la liberté académique, la liberté de chercher, et donc l'humanité entière dans ce qu'elle a de plus profondément humain: le questionnement. Quand l'administration a le pouvoir d'interdire la recherche, le totalitarisme guette.

Car il ne s'agit pas dans ce cas de prévenir un risque, ni pour l'environnement ni pour la santé humaine - non, c'est bien d'expérimentation fondamentale dont il s'agit. Ce que Christof Sautter (EPFZ) voulait faire, c'était créer un modèle scientifique en conditions réelles afin d'étudier le potentiel d'un gène de résistance à la maladie végétale transmissible due au champignon de la carie du blé. Mais l'Office auquel on a attribué la compétence en la matière, à savoir l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage... (sic, c'est bien l'OFEFP, et non pas les services de Ruth Dreifuss, qui décide dans ce cas), en se basant sur l'Ordonnance sur la dissémination dans l'environnement, répond non. Cette ordonnance stipule pourtant que "les disséminations expérimentales sont autorisées" si l'on peut exclure qu'elles puissent, notamment, entraîner la disparition d'une espèce, perturber de manière importante et durable l'équilibre des composants de l'environnement ou de l'écosystème, ou encore entraîner la propagation permanente de propriétés indésirables dans d'autres organismes. Rien de tel dans le projet de Sautter! Alors, soit l'OFEFP en est encore à confondre recherche et dissémination, soit il ignore délibérément la volonté populaire: les citoyens suisses n'ont-ils pas, après un débat national et en toute connaissance de cause, balayé l'initiative visant à interdire la recherche génétique (initiative dite pour la protection génétique)? La question ne se pose d'ailleurs pas seulement de savoir si une telle prise de position est juste, elle se pose même de savoir si elle est légale. Il semble donc bien que l'on se joue du respect de la liberté académique sous prétexte du mirage du risque zéro. Et ce alors que la Suisse offre justement toutes les chances de pouvoir conduire ce type de recherche (génétique, OGM,voire cellules souches embryonnaires) dans les meilleures conditions. L'arc lémanique notamment est le troisième bassin européen, juste après Cambridge et Oxford, en terme de qualité de la recherche, plus particulièrement dans les domaines de la biotechnologie, de la protéomique et de la génétique. L'histoire des sciences, l'éthique de la recherche, les relations entre sciences et Cité, sont également des pôles d'excellence dans notre pays. Mais à quoi bon l'excellence, si la recherche elle-même se voit interdite? A quoi bon l'extraordinaire investissement du Swiss House de Boston dans la prévention de la fuite et l'incitation au retour des cerveaux, si les sujets d'étude se voient définis par l'Etat? A quoi bon investir dans le développement économique, si ce même Etat ne veut pas admettre que toute l'économie de demain repose sur les découvertes qui se font aujourd'hui dans nos laboratoires, et que c'est grâce au transfert de technologie que la création d'entreprises innovantes se fera demain? C'est des cerveaux pourtant que vient la valeur ajoutée de la Suisse, et non de nos ressources naturelles, génétiquement modifiées, ou non. Et il semble bien que dans l'évaluation des risques, on oublie ceux, absolument démesurés, de bafouer la liberté académique. Appauvrissement intellectuel aujourd'hui, horreur économique demain... sans oublier que si on interdit la recherche, comment peut-on imaginer un jour être à même d'en évaluer les résultats et d'en tester les applications, lorsque ces résultats et ces applications auront été obtenus et développés ailleurs?

Ce mercredi 21 novembre, le Conseil fédéral, emmené par Ruth Dreifuss, a décidé de légiférer sur la question de la recherche sur les cellules souches embryonnaires, non sans ouvrir au préalable, là encore, un vaste débat citoyen. Nous nous engagerons pour que cette recherche-là aussi soit autorisée car interdire la recherche, c'est fondamentalement manquer de respect à l'homme.

Et de toute façon, elle tourne!

L'Agefi, 26 novembre 2001