|
Qu'est
le quotidien d'un chercheur en biologie ?
La presse rapporte régulièrement des découvertes scientifiques réalisées
dans les laboratoires des universités romandes. Mais, pour le grand public,
le métier de chercheur se résume souvent à ces résultats médiatisés, et beaucoup
d'entre nous continuent à voir le chercheur comme un «savant fou» qui passe
son temps à faire ses expériences de manière passionnée et exclusive. Fiction
ou réalité?
Laurent Roux, professeur de biologie à la Faculté de médecine de Genève,
a accepté de nous expliquer ce que signifie, au quotidien, d'être chercheur
universitaire. - Quel est le quotidien d'un chercheur? - On ne peut pas généraliser.
Chaque chercheur a un emploi du temps différent, selon qu'il est responsable
ou non d'une équipe, selon la taille de cette équipe et en fonction de ses responsabilités
administratives et de son statut académique. Globalement, les activités d'un
chef de laboratoire se répartissent en quatre catégories: la recherche scientifique,
l'enseignement, les tâches administratives et, finalement, la quête de financements.
Ces activités ne sont pas régulières, il est donc plus juste de parler de l'emploi
du temps annuel, et non journalier, d'un chercheur.
Commençons par la recherche. Combien de temps consacrez-vous à cette activité?
Environ 40%.
Vous passez donc 40% de votre temps à faire des expériences? Non, à mon
grand regret... Lorsqu'on a sous sa responsabilité cinq personnes ou plus, et
qu'il faut avoir presque quotidiennement une disponibilité pour les tâches administratives
ou d'enseignement, il est très difficile de trouver le temps de faire soi-même
des expériences. Celles-ci sont souvent très longues et nécessitent un suivi
quotidien. - Donc l'essentiel de la recherche pratique n'est pas fait par les
professeurs, mais par les scientifiques qui sont sous leur responsabilité? -C'est
exact. Le directeur de laboratoire coordonne (ensemble des projets scientifiques
menés dans son groupe et fait part de son expérience aux personnes qu'il encadre,
mais il met rarement la main à la pâte, ce qu'encore une fois je regrette. -Qu'entendez-vous
alors par activité de recherche? - Je consacre plusieurs heures par jour à encadrer
les membres de mon groupe. Cela signifie tenter de résoudre les problèmes pratiques
et théoriques qu'ils rencontrent et analyser les résultats qu'ils obtiennent.
De plus, je participe à la formation théorique des étudiants de mon équipe.
Finalement, la reconnaissance du travail de chercheur passe par la publication
de nos résultats dans des journaux spécialisés et par leur présentation au cours
de séminaires ou de congrès. Je consacre donc une partie de mon activité de
recherche à préparer ces conférences et à écrire ces articles scientifiques
décrivant les tenants et aboutissants de notre recherche.
Vous parliez également d'une tâche d'enseignement? Dans le cahier des charges des professeurs figure un certain nombre d'heures
d'enseignement. Je consacre ainsi environ deux mois par an à participer à (enseignement
des futurs médecins et des étudiants en biologie ou biochimie qui font une thèse
à la Faculté de médecine.
Comment occupez-vous le reste de votre temps? En tant que chef d'équipe et professeur, je consacre environ un quart de
mon temps à des tâches administratives incluant la participation à différentes
réunions du département, de la faculté ou de professeurs. Ces activités donnent
la possibilité de faire entendre sa voix et d'avoir accès à l'information universitaire.
Ce n'est pas la partie qui m'intéresse le plus, mais elle est essentielle. Finalement j'occupe de 5% à 10% de mon temps à chercher des sous.
A quoi est dédié cet argent? Un groupe de recherche, c'est comme une petite entreprise. Pour qu'elle
tourne, il faut des sous. Cet argent permet de payer les membres de l'équipe,
mais aussi tout le matériel nécessaire pour réaliser les expériences. On estime
qu'un chercheur dépense de 15 000 à 20 000 francs par an en matériel dit «consommable».
Cet argent ne vous est pas versé par l'Etat? L'Etat prend en charge (infrastructure, mon salaire et celui d'un ou deux
des chercheurs de mon groupe. Cela ne suffit pas. Avoir une équipe et développer
des projets de recherche implique donc un financement autre que celui émanant
de l'Instruction publique (DIP). Une part importante de mon budget de recherche
vient du Fonds national de la recherche scientifique (FNRS). Je fais également
appel à des fondations privées, comme la Fondation Louis-Jeantet, ou plus récemment
à l'Union européenne.
Selon quels critères vous est attribué cet argent? Les chercheurs doivent soumettre à l'association susceptible de les aider
un dossier expliquant le projet de recherche pour lequel leur équipe a besoin
d'argent. Ces dossiers sont étudiés par une commission d'experts. Les critères
de sélection qu'ils utilisent sont basés sur la performance du chercheur. Celle-ci
est mesurée par le nombre d'articles scientifiques qu'il a fait paraître dans
des journaux spécialisés, ainsi que par la réputation de ces journaux. Cette
pression de la performance est de plus en plus présente à l'Université.
Que pensez-vous de ce système «au mérite»? Il faut l'appréhender avec prudence, car il peut comporter des risques.
Ce système est positif lorsqu'il conduit à une ouverture sur la cité et à une
meilleure communication. Mais il peut avoir des effets pervers s'il engendre
une course au scoop. De plus, pour obtenir des financements, les chercheurs
doivent de plus en plus justifier leur recherche en laboratoire par des applications
possibles et des dépôts de brevet. Une dérive dangereuse, car elle pourrait
faire disparaître toute recherche à risque sous prétexte que ses aboutissements
sont trop incertains. Or l'innovation passe par une prise de risque. N'est-ce
pas le rôle de l'Université d'offrir la possibilité de réaliser une recherche
fondamentale, sans souci d'exploitation immédiate? D'ailleurs, si l'on faisait
l'historique des réalisations pratiques en sciences ou en médecine, on trouverait
la plupart du temps en amont des trouvailles issues de la recherche fondamentale.
Parmi vos différentes activités, laquelle préférez-vous? La partie recherche me passionne. C'est l'activité qui demande le plus
de créativité. je souhaiterais avoir plus de temps pour continuer à faire des
expériences. Ce rapport à la pratique me semble important pour ne pas être démuni
devant les problèmes que rencontrent les chercheurs de mon équipe et pour toujours
concevoir des projets réalistes. De plus, la recherche est importante pour assurer
une bonne qualité d'enseignement. Elle alimente les cours que je donne et permet
de me renouveler régulièrement.
Le Matin 16 décembre 2001, Sophie
Hulo Seuret
|