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Génome humain - En collaboration
avec la revue « Science », le symbole du séquençage
Un « échafaudage » qui n'explique pas l'Homme
Pour le grand public (ainsi que pour nombre de biologistes), le séquençage du génome humain
revêt une signification symbolique formidable, susceptible d'être accueillie avec le même émerveillement
qui accueillit par exemple le premier pas de l'homme sur la Lune.
La raison pour laquelle tous ces événements ont une valeur symbolique est, à mon avis, qu'ils
modifient la perception que nous avons de nous-mêmes. La séquence du génome humain nous permet
de découvrir l' « échafaudage » génétique interne autour duquel chaque
vie humaine est façonnée. Cette structure génétique nous a été transmise
par nos ancêtres et c'est par elle que nous sommes liés à tous les autres être vivants
sur terre. Nous sommes donc maintenant en mesure de comparer notre génome à celui d'une quantité
d'autres organismes.
Le premier type de comparaison consiste à examiner les génomes d'organismes évolutivement
éloignés, tels que celui de la levure, de la mouche, du ver et de la souris. Près de 26'000
à 38'000 gènes, par exemple, sont présents dans l'ébauche de notre génome, un
nombre seulement trois fois supérieur aux 13'600 gènes de la mouche drosophile. Et quelque 10 % de
nos gènes sont clairement apparentés aux gènes de la mouche et du ver. Ainsi, nous avons en
commun une grande partie de notre échafaudage génétique avec des parents, même éloignés.
C'est pourquoi la perception génomique de la place qu'occupent les hommes dans la nature sera un coup terrible
porté à l'idée de l'individualité de l'espèce humaine.
Cette notion sera vraisemblablement plus encore ébranlée lors de la comparaison de nos génomes
à ceux de nos parents les plus proches du point de vue évolutif. Nous savons déjà que
la similarité globale entre la séquence de l'ADN des hommes et celle des chimpanzés se situe
aux alentours de 99 %. Lorsque le génome du chimpanzé sera disponible, nous allons sûrement
découvrir que le contenu et l'organisation génétiques du chimpanzé sont semblables,
sinon identiques aux nôtres.
Pourtant, les quelques différences génomiques qui existent entre l'homme et le singe anthropoïde
promettent d'être extrêmement intéressantes. Notamment, parmi celles-ci, se situe le fondement
génétique de l'évolution culturelle et de l'expansion géographique rapide de l'homme,
qui a débuté il y a environ 50'000 à 150'000 ans. La révélation qu'un seul ou
un très petit nombre d'accidents génétiques sont à l'origine de l'histoire de l'homme
nous amènera à méditer sur toute une série de nouvelles questions philosophiques.
L'autre niveau auquel les comparaisons à grande échelle seront grandement facilitées, ce sera
entre les humains eux-mêmes. L'impression générale ressortant des études qui ont été
menées sur ce sujet tend à indiquer que le patrimoine génétique africain est plus varié
que partout ailleurs et que les variations génétiques rencontrées en dehors de l'Afrique correspondent
à un sous-ensemble de ce que l'on trouve en Afrique. Du point de vue génétique, tous les êtres
humains seraient donc d'origine africaine, soit résidant en Afrique soit récemment exilés.
En effet, l'une des façons dont l'homme semble différer du singe est que son évolution a donné
lieu à très peu de subdivisions. J'ai l'impression qu'il ne sera peut-être pas aussi simple
qu'on ne le craint actuellement d'utiliser à mauvais escient les études sur les variations génétiques
des populations humaines pour servir de « soutien scientifique » en faveur du racisme ou d'autres formes
de sectarisme. De telles études auront plutôt l'effet inverse, puisque les préjugés,
l'oppression et le racisme sont encouragés par l'ignorance, alors que la connaissance a tendance à
engendrer des comportements rationnels.
A mon avis, le danger le plus alarmant auquel nous sommes confrontés, alors que nous entrons dans l'ère
du génome, provient du degré d'importance excessif que les médias et l'opinion publique accordent
actuellement au génome humain. Nous avons une tendance fâcheuse à rechercher dans nos gènes
la plus grande partie de ce qui fait notre « humanité » et à oublier que le génome
est seulement un « échafaudage » interne essentiel à notre existence, mais non suffisant
pour en expliquer l'intégralité.
Nous ne devons pas oublier que notre passé génétique n'est qu'un aspect de notre histoire
et qu'il existe de nombreux autres aspects dont certains sont nettement plus pertinents que l'aspect génétique.
Par exemple, la plupart des habitants du monde occidental considèrent avoir des liens avec la Grèce
antique d'où sont issues les caractéristiques fondamentales de l'architecture, de la science et de
la technologie, ainsi que certaines notions politiques telles que la démocratie. Et, pourtant, nous savons
que, au mieux, une fraction négligeable du patrimoine génétique du monde occidental provient
de la Grèce antique. Il est évident que cela ne saurait diminuer en aucune façon l'importance
que revêt la Grèce antique dans la conscience de la population occidentale.
Il est absurde de croire que la génétique seule pourra nous dire ce que signifie être un humain.
Cependant, elle est aujourd'hui en mesure de jouer un rôle beaucoup plus important dans cet effort, du fait
du séquençage du génome de l'homme.
Le Figaro, lundi 12 février 2001, Svante Pääbo de l'Institut Max-Planck d'anthropologie
évolutive, Leipzig, Allemagne
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