Décodage des gènes au secours des psys

Science - le décryptage presque complet du génome relance le débat sur l’inné et l’acquis. Les comportements sont-ils héréditaires ou dépendent-ils de l’environnement ?

Pourquoi sommes-nous fou, créatif, voleur, obsédé, impulsif ou tendre ? Quels rôles jouent en la matière notre environnement et nos gènes ? Le décryptage presque complet du génome humain, qui doit être annoncé aujourd’hui, relance ce débat ancestral.
« Le séquençage du génome humain va révolutionner la psychiatrie et la psychologie », proclament les chercheurs du Kings College de Londres dans la dernière livraison de l’hebdomadaire scientifique américain Science. « La conséquence la plus importante portera sur la compréhension du fondement neurobiologique des différences entre les êtres humains, et une meilleure compréhension des maladies » mentales, assurent-ils. Ces mêmes chercheurs minimisent la vision pessimiste d’un avenir marqué par le déterminisme.

Avant l’environnement
Les gènes sont apparemment plus importants que l’environnement pour façonner les comportements, expliquent-ils en se référant notamment à des études pratiquées sur des jumeaux élevés par des familles différentes.
Mais en tirer la conclusion que l’instinct criminel, l’excellence sportive ou l’homosexualité sont génétiques, n’est légitimé que par la connaissance scientifique, soulignent-ils.
En tout état de cause, le comportement est vraisemblablement le résultat d’une interaction complexe entre plusieurs gènes, selon eux. Et il est profondément affecté par les codes moraux et les pressions sociales.

Etape vers la fabrication de médicaments
« L’effet des gènes sur des caractéristiques complexes comme le comportement est de l’ordre du probable, pas du déterminé, a expliqué l’un des auteurs, Peter McGuffin, de l’Institut de psychiatrie du Kings College. Il se peut que vous ayez une propension à des comportements antisociaux à cause de vos gènes. Mais cela n’a pas pour conséquence inéluctable de vous rendre antisocial. Cela n’exclue pas le libre arbitre. »
La connaissance du génome devrait être particulièrement bénéfique pour identifier les troubles mentaux d’origine génétique, première étape vers la fabrication de médicaments, a souligné M. McGuffin.

La dépendance des drogues
Un autre terrain de prédilection des chasseurs de gènes sont les séquences d’ADN qui fragiliseraient tel ou tel individu face au risque de dépendance.
« Entre 40 et 60 % des causes de dépendance, qu’il s’agisse d’alcool, d’opiacés ou de cocaïne, sont génétiques », explique l’équipe dirigée par Eric Nestler, du University of Texas Southwestern Medical Center, dans l’hebdomadaire scientifique britannique Nature.
Lors de recherches préliminaires sur le génome, cette équipe a identifié une série de gènes qui semblent contrôler des protéines qui « insensibilisent » les récepteurs des neurones, sorte de loquet indiquant aux cellules du cerveau leur réceptivité aux molécules de drogue.
L’insenbilisation d’un récepteur oblige l’usager à consommer des quantités toujours plus importantes de drogue pour parvenir à la satisfaction.

Gène du comportement
L’étape suivant celle du séquençage est la comparaison des codes génétiques individuels pour déterminer les séquences qui identifieraient des gènes du comportement, une tâche facilitée par l’apparition d’ordinateurs toujours plus puissants. De tels essais font naturellement naître des craintes éthiques, que minorent les chercheurs londoniens. Selon eux, des états redoutés comme l’autisme, la dépression, la dyslexie, la schizophrénie ou la sénilité, qui se traduisent souvent par le rejet de la personne affectée, seront mieux acceptés dès lors qu’ils seront identifiés comme des maladies.
« Identifier les gènes qui interviennent dans les désordres du comportement va considérablement améliorer la perception qu’en a le public, et, partant, l’acceptation », disent-ils, évoquant les changements provoqués par l’admission par l’ancien président américain Ronald Reagan qu’il était atteint de la maladie d’Alzheimer.

Médicaments dans dix ans ?
A l’heure où la connaissance du génome humain et celle de son séquençage s’affinent, les laboratoires de biotechnologies devront attendre encore plusieurs années avant de commercialiser les médicaments issus de ces découvertes et voir leurs bénéfices décoller. Les actions des entreprises biotech ont chuté de près de 40 % depuis leur pic de mars dernier, selon l’indice du secteur au Nasdaq. Les investisseurs, émoustillés pendant les années 90 par les progrès de la recherche génique, n’ont réalisé que récemment que les médicaments issus de ces recherches ne sortiraient pas immédiatement sur le marché et que les laboratoires n’en verraient les bénéfices que dans « dix, vingt, voire même trente ans », selon les analystes.

Afp, Le Matin, lundi 12 février 2001