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Un patrimoine universel convoité
Ils s’étaient retrouvés au printemps dernier à la Maison-Blanche, ils seront de nouveau réunis
cet après-midi à Washington pour une conférence de presse après s’être côtoyés
la semaine dernière à la conférence Biovision de Lyon. Les deux rivaux, Craig Venter, le fondateur
de la société privée Celera Genomics qui a bousculé les règles de la quête
de la bourse au génome humain, et Francis Collins, héraut de la recherche publique, représentant
du Consortium international pour le séquençage du génome humain, ont de nouveau provisoirement
enterré la hache de guerre. Les poignées devant les caméras ne doivent pas faire oublier l’affrontement
de deux conceptions radicalement différentes de l’exploitation à venir de l’information tirées
de notre code génétique. Qui aura accès aux données, à quel prix ? Des brevets
seront-ils déposés sur de simples séquences génétiques ?
C’est en 1990 qu’est lancé le Projet génome humain, à l’initiative des Instituts internationaux
de la santé américains (les NIH). L’objectif est de parvenir, en quinze ans, à dérouler
la succession des 3 milliards de lettres qui forment le code génétique de l’espèce humaine.
En 1992, 250 laboratoires privés et publics de dix-huit pays participent à l’aventure. La France
fait partie des pionniers et dresse en 1993 la première carte physique d’un chromosome humain (le 21) grâce
aux équipes de Daniel Cohen, au Généthon. Une étape préalable au séquençage
proprement dit.
Le travail de fourmi suit son cours lorsqu’en 1998, le généticien américain Craig Venter,
à la tête d’un bataillon de puissantes machines à séquencer, annonce que sa société
Celera se lance aussi dans la course au génome. Là où le consortium public se donnait quinze
ans, lui affirme pouvoir terminer le travail pouvoir terminer le travail en trois ans. La course s’est accélérée,
jusqu’à l’annonce simultanée, le 26 juin 2000, de la fin du séquençage par les deux
groupes concurrents. Il s’agissait d’une première ébauche, pas encore validée par des publications
scientifiques.
En décembre dernier, Craig Venter, créant de nouveau la surprise, annonçait qu’il allait publier
ses résultats dans la revue Science. Finalement, le consortium public, coordonné par Francis Collins,
était aussi prêt à rendre ses données publiques, dans l’hebdomadaire Nature. Les magazines
concurrents se sont même mis d’accord pour que les dizaines de pages de résultats soient publiés
aujourd’hui, simultanément et ont organisé une conférence de presse commune.
Les résultats annoncés aujourd’hui indiquent qu’il y aura moins de gènes à exploiter
que prévu et que la relation entre un gène et une fonction est diablement complexe. Ce qui n’empêchera
pas les chercheurs de tenter de mettre au point des médicaments ou des tests diagnostics à partir
des séquences génétiques publiées.
Les informations du consortium public sont gratuites. Celera assure qu’il ne fera pas payer les données
brutes aux chercheurs qui souhaitent les consulter. En revanche, les données déjà analysées
par les chercheurs de la firme seront accessibles moyennant paiement. Craig Venter avait précisé
en décembre que l’accès à ses bases de données coûterait entre 5 et 15 millions
de dollars par an aux grandes compagnies pharmaceutiques, mais qu’elles seraient gratuites pour les chercheurs
s’engageant à ne pas les redistribuer.
C’est l’exploitation de ces données qui permettra de mettre au point des tests de diagnostics ou des médicaments.
Les entreprises seront-elles rémunérées dès lors qu’elles ont repéré
qu’une séquence d’ADN forme un gène ? Ou devront-elles, pour déposer un brevet, inventer une
application ? Sur ce point, les conceptions américaines et européennes divergent, et au sein même
de l’Europe, un vif débat s’est déroulé tout au long de l’année dernière autour
de l’interprétation de la directive du 6 juillet 1998 légiférant sur la question.
Aux Etats-Unis, des entreprises ont déjà déposé des brevets sur des séquences
génétiques brutes dont la fonction est inconnue. D’autres, comme la firme Myriad Genetics, ont breveté
des gènes, en l’occurrence les gènes BCRA de prédisposition au cancer du sein. L’objectif
de Myriad Genetics est de faire payer des royalties à tout utilisateur de tests visant à vérifier
si une femme est porteuse de ces gènes. La directive européenne, pas encore transposée en
droit français, est ambiguë sur la possibilité de breveter ou non du matériel génétique
brut, pourtant « patrimoine de l’humanité », comme le disent à l’unisson le ministre
de la Recherche et le président de la République. Finalement, la Commission européenne s’est
rangée à l’interprétation française (lire l’interview de Roger-Gérard Schwartzenberg).
Mais tant que ne seront pas harmonisées les règles internationales sur la propriété
intellectuelle, des laboratoires pourront tirer profit, du moins aux Etats-Unis, de simples morceaux d’ADN sans
découverte associée.
Le Figaro, lundi 12 février 2001, Fabrice Nodé-Langlois
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