La génétique au secours du tigre

Espèces menacées : Les derniers grands félins de l'Inde pourraient disparaître

Insémination artificielle, fécondation in vitro, transfert d'embryon, clonage : les derniers grands félins du sous-continent indien bénéficieront bientôt de tout un arsenal de techniques de reproduction jusque-là réservées aux animaux d'élevage ou aux humains. Si des inséminations artificielles ont déjà été pratiquées sur des espèces sauvages élevées en zoo, notamment des cervidés, c'est la première fois que de telles méthodes vont être appliquées à des tigres, des lions et des guépards : il en va de la survie de ces animaux mythiques.

Décimés par le braconnage (une peau de tigre se monnaie jusqu'à 10'000 dollars), menacés par la déforestation et la consanguinité, les derniers grands félins de l'Inde risquent de disparaître à jamais et avec eux une partie de l'âme et du patrimoine du pays.
D'après les derniers recensements, il ne reste plus aujourd'hui que quelques milliers de tigres du Bengale (contre 40'000 il y a un siècle). Le lion d'Asie, dont l'aire de répartition s'étendait jadis jusqu'au Moyen-Orient et à l'Afrique du Nord, ne compte plus que 300 représentants cantonnés sur une réserve de 1'300 km carrés dans la forêt de Gir, au nord-ouest de l'Inde. Quant au guépard indien, il s'est éteint il y a cinquante ans, victime du braconnage et de la domestication. Pendant des siècles, en effet, ces félins ont été capturés jeunes et élevés pour la chasse ou comme animaux… de compagnie.

Pour éviter qu'un tel scénario ne se reproduise, l'Inde a décidé de faire bénéficier ses grands fauves des dernières avancées des biotechnologies dans le domaine de la reproduction : insémination artificielle, clonage, fécondation in vitro et transfert d'embryon. C'est dans cet esprit qu'a été lancé en 1998, à l'initiative du Center for Cellular and Molecular Biology (CCMB) d'Hyderabad, le projet LaCONES (Laboratory for the CONservation of Endangered Species) avec le soutien de la Central Zoo Authority of India (CZA), du gouvernement fédéral de New Delhi et du département des forêts de l'Etat d'Andra Pradesh.

Si tout se passe comme prévu, cette structure devrait être pleinement opérationnelle en 2002 avec la mise en service d'équipements ultramodernes, installés dans l'enceinte du Nehru Zoological Park d'Hyberabad. Objectif numéro un : préserver la diversité génétique des ces félins en luttant contre la consanguinité. « Compte tenu de la croissance démographique, la mise en culture ou l'urbanisation d'importantes superficies forestières va inévitablement se poursuivre, explique Lalji Singh, directeur du CCMB. Déjà, une part importante de l'habitat naturel du tigre a été déboisée. Ce qui contraint ces animaux, qui ont besoin d'un territoire de 600 kilomètres carrés de forêts d'un seul tenant, à se regrouper dans de petits îlots. Il en résulte une augmentation préoccupante de la consanguinité, synonyme de stérilité et de sensibilité accrue aux maladies. »

La situation n'est guère meilleure dans les zoos où, malgré toutes les précautions prises, la plupart des animaux se retrouvent aujourd'hui plus ou moins apparentés.

Le CCMB a déjà commencé à déterminer, par analyse de leur ADN, l'empreinte génétique des tigres afin d'évaluer le degré de parenté entre populations et entre individus d'un même groupe. L'idée est de parvenir à sélectionner, pour la reproduction, les parents dont les profils génétiques sont les moins proches.

En facilitant les échanges entre zoos (un échantillon de sperme voyage mieux qu'un tigre adulte !), l'insémination artificielle devrait contribuer à accentuer le brassage génétique. Des prélèvements de spermes sur des tigres, des panthères et des lions ont déjà été effectués par l'équipe du CCMB sur des mâles captifs. Et il est question d'aller incessamment collecter de la semence sur des animaux sauvage dans leur milieu naturel ! A cet effet, le CCMB s'est doté d'un étonnant véhicule tout-terrain muni d'équipements permettant de réaliser sur place toutes les analyses et mesures nécessaires.

L'éjaculation est provoquée par une décharge électrique administrée après capture et anesthésie générale de l'animal. La précieuse semence est ensuite passée à la loupe, afin d'évaluer son pouvoir fécondateur (taux de spermatozoïdes normaux et anormaux, mobilité, etc.) puis stockée à froid dans de l'azote liquide.

Plusieurs lionnes, tigresses et femelles léopards ont déjà été inséminées, mais aucune naissance n'a encore été enregistrée. Cependant quelques femelles, en particulier des lionnes, sont gestantes et devraient mettre bas dans les prochaines semaines.

« La mise au point de la technique nécessite encore une année de travail, concède Lalji Singh. Nous cherchons notamment à mieux connaître la période de fécondité des femelles en corrélant étude comportementale et détection d'hormones ovariennes dans le sang. En outre, la conservation du sperme n'est pas encore au point. Or nous envisageons à terme de créer des banques de sperme, mais aussi d'ovules et d'embryons de félins, destinés à être réimplantés ultérieurement dans des mères porteuses. »

Le CCMB compte donc recourir au clonage, à la fécondation in vitro et au transfert d'embryon pour assurer la sauvegarde d'espèces particulièrement menacées. « Le guépard indien a entièrement disparu de notre territoire, mais quelques individus subsistent en Iran. Nous allons donc demander aux autorités de ce pays qu'elles nous procurent un ou deux individus que nous pourrions multiplier grâce à ces techniques avec l'espoir de les réintroduire un jour dans le milieu naturel », poursuit le chercheur.

Comme pour la brebis Dolly, la démarche consisterait à prélever des cellules de peau de ce guépard, à introduire le noyau de l'une d'entre elles dans un œuf fécondé de femelle léopard, préalablement énuclée, et à réimplanter l'embryon ainsi obtenu dans l'utérus de la panthère « porteuse ».

Lalji Singh a bon espoir de voir naître un bébé guépard cloné dans les cinq ans à venir.

Seule ombre au tableau, mais elle est de taille : les fonds alloués jusqu'à présent par les différentes agences gouvernementales (environ 8,5 millions de francs) ne sont pas à la hauteur du projet. Le CCMB compte donc s'appuyer sur des dons privés pour mener à bien son ambitieuse entreprise.

Un formidable potentiel de recherche
Une visite au Centre for Cellular and Molecular Biology (CCMB) d'Hyberabad suffit à convaincre du formidable potentiel de la recherche indienne dans le domaine des biotechnologies. Outre la conservation des espèces menacées, cet établissement national s'est spécialisé dans le dépistage de quatorze maladies génétiques qu'il réalise pour le compte des hôpitaux. Il mène également des actions de pointe dans les domaines de la génomique, de la thérapie génique, de la biologie cellulaire, et travaille à la mise au point de vaccins et de nouvelles stratégies de lutte contre le cancer. Les 136 chercheurs et les 187 ingénieurs du CCMB ont déjà à leur actif plus de 1'200 publications dans des revues internationales. Le centre est également titulaire d'un portefeuille de 14 brevets industriels. Preuve supplémentaire de sa renommée. Les 88 étudiants en thèse formés chaque année sont tous recrutés dans les laboratoires étrangers, spécialement aux Etats-Unis. Mais, à l'échelle du pays, ce succès est à double tranchant : dans les années à venir, l'Inde risque d'être confrontée à une grave pénurie de cerveaux.

Marc Mennessier, Le Figaro du 15 janvier 2001