|
La
recherche génétique divise l’Allemagne
Les scientifiques peuvent-ils utiliser des embryons humains pour soigner des
millions de malades? Les parlementaires se prononcent aujourd'hui sur cette
question qui agite la classe politique.
Quand la vie commence-t-elle? L'embryon est-il un être humain? Peut-on autoriser
la science à travailler sur des cellules-souches embryonnaires humaines, si
l'objectif est d'améliorer la vie de millions de malades? Cet après-midi, le
Bundestag doit répondre à ces questions par un vote pour ou contre l'importation
de cellules souches embryonnaires et leur utilisation à des fins scientifiques
et thérapeutiques.
L'enjeu du vote à la Chambre des députés n'est rien de moins que l'avenir
de la médecine et de la recherche génétique allemande. En effet, à partir des
cellules souches embryonnaires, cellules au patrimoine génétique indéterminé,
il est possible de donner naissance à des cellules spécialisées, cellules nerveuses,
du foie on osseuses. Dans les années à venir, les scientifiques espèrent ainsi
pouvoir créer des tissus cellulaires neufs en vue d'une greffe ou de la régénération
de tissus malades. Paralysies, diabète, maladie de Parkinson ou cancers, le
champ des applications et l'espoir levé par ces nouvelles techniques sont immenses.
Les enjeux économiques aussi.
Or, jusque-là, le travail des scientifiques a été bloqué parla législation
allemande, l'une des plus restrictives d'Europe en la matière. Votée en 1991,
la loi sur la protection des embryons laisse certes un vide juridique en ce
qui concerne le droit d'importer des cellules souches embryonnaires. D'où le
débat actuel. En revanche, elle interdit clairement la procréation in vitro
à des fins scientifiques et thérapeutiques, de même que l'utilisation d'embryons
surnuméraires obtenus lors de fécondations in vitro.
De fait, elle proscrit également la création de «colonies» de cellules-souches
embryonnaires. En effet, grâce à la capacité de reproduction rapide de ces cellules,
les scientifiques de cinq pays (États-Unis, Suède, Inde, Australie et Israël
sont parvenus à créer 72 colonies. Ces dernières constituent, en quelque sorte,
un stock renouvelable de cellules-souches et permettent d'éviter le recours
à l'embryon. Cependant, développer une colonie est un processus long et incertain
qui suppose, inévitablement, l'utilisation d'embryons humains. Ce qui est interdit
en Allemagne.
NON À «L'HOMME PARFAIT»
S'exprimant cet été devant le Bundestag, le chancelier socialdémocrate Gerhard
Schröder s'est prononcé en faveur d'une importation et d'une utilisation strictement
contrôlées, jugeant qu'il incombait «également à notre responsabilité morale
de nous occuper de créer du bienêtre et des emplois». Edelghard Buhlmann, ministre
de la Recherche, mais aussi une partie des députés chrétiens-démocrates et quelques
écologistes se sont alignés sur cette position. Le groupe parlementaire libéral
(FDP) va plus loin et demande un assouplissement de la loi de 1991 afin de pouvoir
créer colonie de cellules-souches embryonnaires en Allemagne.
A l'opposé, Johannes Rau, le président de la République, Wolgang Thierse
(SPD), le président du Bundestag, ou encore Herta Daubler-Gmelin, ministre
de la Justice, ainsi que de nombreux députés conservateurs (CDU/CSU), verts
et communistes (PDS) sont résolument contre l'importation et la recherche sur
des cellules souches embryonnaires. Selon Johannes Rau, appuyé par les Églises
allemandes, le passé allemand a montré les dangers du rêve de l'homme parfait».
Si les intérêts économiques et scientifiques sont légitimes, «ils ne peuvent
cependant aller à l'encontre de la dignité humaine et de la protection de la
vie».
Oscillant entre l'acceptation totale et le refus catégorique, trois motions
seront soumises au vote cet après-midi. A quelques heures du scrutin, aucun
pronostic n'est possible tant les lignes de front transcendent les logiques
partisanes.
La liberté, janvier 2001, Thomas Schnee, Berlin
|