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La
Suisse défend les brevets phamaceutiques
Julien Reinhard, responsable du secteur santé à la Déclaration de Berne,
dénonce l'interprétation conservatrice de l'accord sur la protection des brevets
pharmaceutiques que la Suisse va défendre à Doha, au détriment de la santé publique
dans les pays en développement.
C'est officiel: lors de la conférence ministérielle de l'OMC qui s'ouvre
aujourd'hui à Doha au Qatar, la Suisse défendra ses entreprises pharmaceutiques,
au détriment de la santé publique dans les pays en développement. En s'alignant
sur la position de l'industrie privée qui veut un standard de protection des
brevets le plus élevé possible, la Suisse choisit d'ignorer les besoins en santé
publique des pays en développement. La Déclaration de Berne demande que la santé
publique ait la priorité sur la protection des brevets quand la vie et la santé
de millions de personnes sont en jeu. Les chiffres donnés par l'Organisation
mondiale de la santé sont pourtant alarmants. Les maladies infectieuses (tuberculose,
malaria, VIH/SIDA, maladie du sommeil, etc.) causent chaque année la mort de
13 millions de personnes et en invalident des millions d'autres, surtout dans
les pays en développement. Au-delà des tragédies humaines, ces maladies ont
des conséquences sociales et économiques énormes pour ces pays. Le poids du
paludisme pour l'Afrique se chiffre en milliards de dollars.
En avril dernier, trente-neuf entreprises avaient attaqué en justice le gouvernement
sud-africain en invoquant notamment la protection des brevets pour invalider
certaines dispositions d'une nouvelle loi visant à abaisser le prix des médicaments.
Ce procès a mis en évidence le conflit entre les intérêts commerciaux des entreprises
pharmaceutiques et la santé publique. L'ampleur du VIH/sida en Afrique du Sud
ne faisait que souligner le problème. Or dans les pays du Sud où beaucoup vivent
avec moins d'un dollar par jour, le prix des médicaments essentiels et vitaux
est un facteur fondamental. Suite à l'abandon de ce procès sudafricain, les
pays en développement ont obtenu que la conférence ministérielle de l'OMC de
Doha produise une déclaration séparée sur l'accord ADPIC ("Accord surles
aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce",
qui traite entre autres de la protection des brevets) et la santé. Ils demandent
une interprétation souple et en faveur de la santé publique de l'accord ADPIC,
à l'abri des pressions commerciales. La Suisse, comme les Etats-Unis, défend
une interprétation conservatrice de l'accord ADPIC, relayant par là même la
position des géants pharmaceutiques. Cette position est intenable. La Suisse
insiste sur le rôle des brevets pour rétribuer la recherche et le développement
de nouveaux médicaments. Pourtant ce système ne marche pas pour les pays pauvres.
Les entreprises produisent avant tout pour les marchés solvables du Nord. La
recherche sur les maladies tropicales est en panne: de 1975 à 1997, parmi les
1219 médicaments nouvellement commercialisés, douze seulement concernaient le
domaine des maladies tropicales.
De plus la politique des prix des entreprises pharmaceutiques n'est pas transparente
du tout. Les prix varient fortement d'un pays à l'autre. Une enquête sur un
anti-ulcéreux commercialisé par Glaxo montrait que son prix était de 2 $ en
Inde mais de 132 $ au Salvador (plus cher que dans un pays industrialisé comme
l'Australie, 27 $). Autre élément troublant: les pharmas dépensent moins pour
la recherche et le développement de nouveaux médicaments que pour la promotion
et le marketing. Novartis, en 2000, a dépensé 17% pour la recherche et le développement,
mais 39% pour le marketing et la distribution. Quant à son bénéfice net, il
s'est monté à 20°/o du chiffre d'affaires.
L'actualité de ces dernières semaines nous a montré que nous étions dans
un monde de deux poids, deux mesures. Confronté au bioterrorisme, les Etats-Unis
ont menacé le laboratoire pharmaceutique Bayer de lever son brevet sur CIPRO®,
le principal antibiotique anti-anthrax, afin d'obtenir une baisse de son prix.
C'est ce type de mesures permettant d'outrepasser un brevet que la Suisse, les
Etats-Unis et leurs alliés veulent définir le plus restrictivement possible
pour les pays du Sud!
En s'alignant sur la position de son industrie, la Suisse défend un système
inique et dommageable à la santé publique au Sud. Cette position est incohérente
avec le souci affiché de la Suisse d'oeuvrer au développement des pays du Sud.
Faut-il croire que les beaux principes affichés par la Suisse deviennent caducs
pour peu qu'ils contreviennent aux demandes de l'industrie? Et cela même si
cela affecte la vie et la santé de millions de personnes dans les pays en développement?
Le Temps, 9 novembre 2001, J.R.
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