Ares Serono : la stratégie des hormones « recombinantes »

Parmi les nombreuses sociétés de biotechnologies que compte l'Europe, le groupe suisse Ares Serono fait figure d'exception. « Il s'agit de l'une des rares entreprises de biotechnologies européennes, avec Celltech, à être rentable », souligne Rodolphe Besserve, analyste au sein du cabinet Bryan Garnier. « Elle constitue une vraie valeur de croissance, car Serono a les moyens de développer ses produits par ses propres moyens, sans être obligé de passer des accords de partenariats avec les majors du secteur», ajoute-t-il.
Il est vrai que les propriétaires successifs du petit laboratoire fondé par le professeur Serono en 1906 ont su manœuvrer habilement pour amener leur entreprise sur la voie du succès. Avec un chiffre d'affaires de 1,24 milliard de dollars, un effectif de 4’300 personnes et une présence dans 100 pays, Ares Serono est aujourd'hui le premier laboratoire de biotechnologies européen. C'est aussi le troisième mondial en termes de capitalisation boursière (plus de 15 milliards de dollars), derrière les deux géants américains Amgen et Genentech, mais devant Chiron, Biogen et Immunex.
Aux commandes depuis juin 1993, Ernesto Bertarelli a su négocier le cap de la nouvelle génération des hormones Serono. Son père, Fabio Bertarelli, avait racheté le laboratoire au Vatican au début des années 1960. Il avoue lui-même : « Les petites sociétés doivent bien choisir leurs cartes et avoir des projets de développement pas trop compliqués. Elles doivent comprendre qu'elles n'auront pas les moyens de découvrir un traitement contre le sida. Elles pourront, en revanche, découvrir un produit efficace pour résoudre les problèmes collatéraux liés à cette maladie, comme notre hormone de croissance, Serostim, qui permet de diminuer les effets de la perte de poids des personnes affectées par le sida ». Fort de ce constat, Serono a fondé sa stratégie sur trois axes thérapeutiques majeurs : les hormones pour combattre l'infertilité, la neurologie et les hormones de croissance.
Historiquement, Serono s'est développé grâce à des produits extraits des urines comme le Pergonal, lancé il y a quatre décennies et utilisé pour développer la fertilité féminine. Aujourd'hui, le laboratoire compte six produits obtenus par recombinaisons génétiques, disponibles sur le marché. Le premier d'entre eux est une hormone destinée à traiter l'infertilité. Gonal F a obtenu en 1995 la première autorisation de mise sur le marché de l'Agence européenne du médicament et est devenu le premier produit du groupe avec un chiffre d'affaires de 366 millions de dollars en 2000. Vient ensuite le Rebif (254 millions de dollars de ventes) un traitement pour les patients souffrant de sclérose en plaques de type récidivant.
Ce dernier produit, qui a déjà un fort taux de pénétration en Europe, va concurrencer l'Avonex de l'américaine Riogen. Son lancement programmé en 2002 aux Etats-Unis devrait rééquilibrer les ventes de Serono dans cette partie du monde. Actuellement, le laboratoire réalise 40 % de ses ventes en Europe, 35 % aux Etats-Unis et au Canada et 15 % en Amérique du Sud. Serono dispose de deux ans pour pénétrer le marché américain car une nouvelle génération de produits contre la sclérose en plaques, initiée par le laboratoire de biotech Elan, sera lancée en 2004. Un nouveau combat en perspective.
Mais Serono prépare le futur. Le laboratoire consacre 23 % de ses ventes à la recherche et développement. Il est en train de mettre au point un kit de diagnostic pour déceler les protéines anormales du prion. Serono poursuit aussi un autre axe de développement dans l'arthrite et les maladies auto immunes (maladie de Chron) et les inflammations gastriques sans oublier la mise au point d'une injection sans aiguilles pour son hormone de croissance FSH.
« Les sociétés de biotechnologies, contrairement aux grands laboratoires qui deviennent de plus en plus des machines à distribuer et à vendre, peuvent faire de la recherche dans des domaines thérapeutiques bien précis peu convoités par les majors. Ils peuvent être plus agressifs et plus créatifs et pourquoi pas développer des produits dont les ventes dépassent le milliard de dollars », souligne Ernesto Bertarelli.
Pour l'année en cours, le jeune patron de Serono - il n'a que 35 ans - table sur une croissance de 15 % de son chiffre d'affaires et sur une progression de 20 à 25 % tant de sa marge opérationnelle que de sa marge nette.

Eric de La Chesnais, Le Figaro économie, 16.07.2001