L’américaine Amgen pèse autant que les dix premières sociétés de « biotech » européennes réunies.

Dans les biotechnologies, les Quinze peinent à rattraper les Etats-Unis.

L'industrie européenne des biotechnologies monte en puissance. « L'année 2000 aura battu tous les records », affirme ainsi la dernière étude publiée par le cabinet Ernst & Young. Le chiffre d'affaires de ces entreprises - dont l'activité essentielle consiste à développer de nouvelles molécules pharmaceutiques de la conception jusqu'à la commercialisation - a progressé de 38 % à 8,679 milliards d'euros, dépassant ainsi les prévisions les plus optimistes. Précisons tout de suite que cette progression ne suffit pourtant pas à hisser ces startup des sciences de la vie au niveau de leurs aînées américaines.
L'Europe se remue. Les budgets publics alloués à la recherche sont en hausse de 48 % sur l'ensemble de l'Union, à près de 5 milliards d'euros, portant le nombre de molécules en développement à 204, soit une progression de 45 %. Le nombre d'entreprises a également augmenté de 16 % pour atteindre 1’570, plus de la moitié ayant moins de quatre ans.
Les capitaux privés ne sont pas en reste, les investisseurs étant attirés par les mirifiques découvertes attendues et les importants rendements qui en découleront. Les entreprises européennes ont ainsi levé pas moins de 6 milliards d'euros en 2000, par recours à l'épargne publique. Au total, les places financières du Vieux Continent ont accueilli 21 opérations en 2000 - dont 2 conjointement sur le Nasdaq - avec seulement trois levées de fonds à la Bourse de Paris, contre treize en Grande-Bretagne, qui détient la palme.
Comment comprendre, dès lors, que l'élite de la médecine européenne soit encore à la remorque des découvertes américaines ? Si l'Europe compte désormais plus d'entreprises de biotechnologies que les Etats-Unis (7’570 contre 1’273), elles demeurent en moyenne de taille nettement plus modeste : les effectifs globaux des laboratoires européens (61’104 personnes) sont 2,5 fois moins élevés qu'aux Etats-Unis. De plus, certains opérateurs américains ont déjà procédé à des regroupements, à l'image de leurs grands frères de la pharmacie traditionnelle. Autre indice qui ne trompe pas, la capitalisation boursière de la première société de biotechnologies au monde, l'américaine Amgen, équivaut à celle des... 10 premières européennes ! Voilà pourquoi même une croissance forte ne suffit pas à l'Europe pour combler son retard.
Il faut dire que les Etats-Unis se sont lancés dans la course aux biotechs avec une dizaine d'années d'avance, expliquant ainsi le fossé qui sépare les deux continents. Les entreprises européennes de biotechnologie sont plus riches qu'elles n'ont jamais été, mais les sociétés américaines ont levé 30 milliards d'euros l'an dernier soit 5 fois plus qu'en Europe », souligne Philippe Grand, associé chez Ernst & Young France. Les résultats ne se sont pas fait attendre: en terme d'autorisations de mise sur le marché de nouveaux médicaments (AMM), les autorités réglementaires du Vieux Continent ont donné leur feu vert à 51 molécules issues des biotechnologies, contre 95 de l'autre côté de l'Atlantique.
L'Europe bénéficie d'un excellent niveau de recherche, et de la demande de médicaments la plus élevée au monde. Qu'attend-elle pour construire, sur ces deux formidables atouts, une véritable industrie de la « biotech » ? La prise de conscience est toute récente. Les initiatives sont nombreuses : du côté des industriels, l'organisme professionnel EFPIA (European Federation of Pharmaceutical Industries and Associations) a créé il y a un an une branche spécialisée dans les biotechnologies. Baptisée, EBE (Emerging Biopharmaceutical Entreprises), cette nouvelle structure, qui rassemble 30 laboratoires de biotech contre 14 il y a un an, est présidée par Ernesto Bertarelli, qui est aussi patron du 3e laboratoire mondial de biotechnologies, le groupe suisse Ares Serono.
L'EBE a déjà œuvré avec l'Agence européenne pour mettre en place un groupe de travail qui définisse « la politique de l'Union en matière de médicament orphelin ». Il s'agit des maladies qui touchent moins de 150’000 patients et sur lesquelles certains laboratoires tels que Genzyme ont fondé leur stratégie. Parmi les priorités de l'EBE figure aussi la création d'une procédure d'enregistrement accélérée du type « fast track », ainsi que l'harmonisation de la protection des inventions issues des biotechnologies.
Chez les Etats membres fleurit également une mosaïque de mesures incitatives. Les plus efficaces sont apparues en Allemagne, où les Länder ont fortement soutenu les jeunes sociétés dans leurs investissements : pour un mark investi dans les biotechnologies par le privé, les collectivités locales offrent 2,5 marks sous forme de subvention. Même si le gouvernement a récemment annoncé sa volonté de les développer, les aides publiques demeurent nettement inférieures en France. Une batterie de mesures est en préparation à Bercy, avec notamment la simplification des procédures liées au capital de l'entreprise : les bons de souscription pour création d'entreprises (BSPCE) pourraient être attribués à plus de salariés. Des incitations fiscales et sociales sont à l'étude pour rapatrier les chercheurs publics partis hors de France.
Mêmes causes, mêmes effets: ce n'est pas un hasard si l'Allemagne et la France constituent les deux moteurs de la croissance des biotechnologies européennes. Alors que le nombre d'entreprises de biotech se stabilise en Grande-Bretagne, il a doublé en Allemagne et en France dans les 4 dernières années. Pour rattraper leurs aînées américaines, les biotech européennes n'attendent donc que l'extension à l'ensemble de l'Union européenne des incitations fiscales et sociales à leur développement.

Eric de La Chesnais, Le Figaro économie, 16.07.2001