Les limites de l'agriculture biologique

Porté par les crises alimentaires, le « bio » bute sur la rentabilité et la lutte contre les parasites

Vache folle, OGM, listeria, poulets à la dioxine : ce cocktail détonant constitue un formidable « engrais » pour l'agriculture biologique, comme en témoigne sa présence imposante au 38e Salon international de l'agriculture, qui fermera ses portes dimanche, à la porte de Versailles (lire nos éditions du 21 février 2001 sur les métiers du bio). Certains n'hésitent pas à présenter cette agriculture, qui exclut tout produit « chimiques » (engrais, pesticides) comme une alternative, voire un recours, pour l'avenir. Est-ce bien réaliste ?

Au Salon de l'agriculture, sur des milliers de mètres carrés de stands, des associations aux noms fleuris, comme celle des Amis de l'ortie, côtoient les géants de la grande distribution, Auchan, Carrefour et Monoprix, venus s'installer sur ce créneau porteur. On les comprend : selon l'UFC-Que choisir, 20 à 30 % de nos concitoyens achètent épisodiquement du « bio ».
Le succès est tel que la France, où l'agriculture biologique reste très minoritaire (à peine 1 % des exploitations), importe 70 % de sa consommation, principalement d'Allemagne et d'Italie. En Allemagne justement, Renate Künast, le nouveau ministre Vert de l'Agriculture, envisage de reconvertir 20 % des exploitations agricoles vers le « bio », d'ici à 2010 (contre 2,6 % aujourd'hui).
Le modèle productiviste, lancé au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et qui a permis de rendre l'Europe autosuffisante sur le plan alimentaire, a incontestablement atteint ses limites. Mais faut-il pour autant le jeter aux orties ?
Pour Jacques Diouf, le directeur général de l'Organisation des nations unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO), cette perspective relève clairement de « l'utopie ». Impossible, selon lui, de « produire les quantités de céréales nécessaires au monde sans engrais chimiques et pesticides ».
L'agriculture biologique bute en effet sur des « verrous » techniques qui conséquent, renchérissent ses coûts de production. A moins d'accepter le principe, guère démocratique, d'une alimentation à deux vitesses (une pour les riches, une pour les pauvres), qui aujourd'hui accepterait de payer durablement sa nourriture 40 % plus cher ? Certainement pas les 5 millions de nos concitoyens (chômeurs, Rmistes) en situation précaire.
D'autant que la réalité organoleptique ou sanitaire des produits estampillés « bio » n'est aucunement garantie. Les cahiers des charges homologués par le ministère de l'Agriculture imposent une obligation de moyens (pas d'engrais ni de pesticides, respect d'un certain nombre de pratiques culturales, etc.) et non de résultat. Ce qui signifie qu'en pratique ces produits « naturels » ne sont pas forcément meilleurs ni plus sains que ceux issus de l'agriculture conventionnelle. La qualité de ces derniers, avec le développement des labels et des AOC, s'est même sensiblement améliorée ces vingt dernières années. Pis, rien ne permet de garantir qu'une vache élevée dans une ferme bio ne sera pas un jour atteinte d'ESB.
Sur le plan technique, la lutte contre le parasitisme est le principal point noir de la « bio ». En viticulture, les producteurs sont totalement désarmés face à la flavescence dorée, une maladie causée par un champignon transmis par un insecte. En arboriculture, production pérenne par excellence, l'impossibilité de maîtriser le parasitisme par la rotation annuelle des cultures, complique singulièrement la tâche. Les difficultés risquent de s'amplifier à partir de 2008. L'Europe prévoit en effet d'interdire l'utilisation du cuivre comme fongicide, pour éviter la pollution des sols. Or les agriculteurs biologiques en sont de très gros consommateurs.
En cultures céréalières, les variétés actuelles sélectionnées pour leur aptitude à valoriser les fumures minérales - et donc plus sensibles aux maladies - représentent un handicap qui n'est cependant pas rédhibitoire. A condition de trouver des obtenteurs prêts à investir sur un marché encore très restreint.
A l'inverse, les productions animales « bio » sont relativement bien maîtrisées. Mais l'interdiction de recourir aux antibiotiques, notamment pour le traitement des mammites en élevage laitier, constitue un lourd handicap.
Pour Bertil Sylvander, coordonnateur du programme de recherche sur l'agriculture biologique, lancé l'an dernier par l'Inra et l'Itab (1), « ces obstacles, qui vont être intégrés dès cette années dans différents programmes de recherche, ne sont pas insurmontables ».
Après des décennies d'indifférence et de mépris réciproques, ce rapprochement entre les agriculteurs biologiques et l'Inra, longtemps considéré comme le « temple du productivisme », est révélateur d'une évolution profonde des mentalités. « Il n'y a plus comme par le passé de modèle de développement unique qu'il convient de généraliser à l'ensemble, mais une diversité d'approches qui peuvent coexister et s'enrichir mutuellement », poursuit ce chercheur.
De fait, certaines techniques « bio », comme le compostage, commencent à diffuser auprès des agriculteurs conventionnels. De même que le concept d'agriculture durable, plus respectueuse de l'environnement et des équilibres naturels.
Cette « agriculture raisonnée », promue par plus de 300 exploitants non bios regroupés au sein du réseau Farre (2) devrait connaître un certain développement dans le futur. L'objectif, ici, n'est pas de proscrire les engrais et les pesticides chimiques, mais de les utiliser au plus juste en fonction des besoins des plantes.
Ces deux approches finiront-elles un jour par converger ? Il faudrait pour cela que les « bios » renoncent à certains dogmes. Et cessent de considérer que tout ce qui est « chimique » est nécessairement mauvais. On en est encore loin.

(1) Institut national de la recherche agronomique et institut technique de l'agriculture biologique.
(2) Forum de l'agriculture raisonnée respectueuse de l'environnement (www.farre.org)

Le Figaro, vendredi 23 février 2001, Marc Mennessier