Santé: la formidable accélération de la recherche

"Les entreprises de biotechnologie font partie intégrante de la nouvelle économie", explique Bernard Gilly, président de la société strasbourgeoise Transgène, spécialisée dans la thérapie génique. "Et ceci pour trois raisons, ajoute le spécialiste. Elles utilisent des techniques innovantes qui demandent des moyens financiers importants et une main-d'œuvre qualifiée. Exposées à une compétition internationale, elles disposent d'une forte capacité d'adaptation. Elles font appel aux technologies de l'information et sont en permanence connectées sur la Toile mondiale."

En effet, les NTIC (nouvelles technologies de l'information et de la communication) ont donné un vrai coup de fouet à la recherche. L'augmentation de la puissance informatique a permis le séquençage à haut débit pour la mise au point plus rapide de médicaments, a facilité l'établissement de la carte du génome humain, et la mise en relation des chercheurs du monde entier grâce à l'Internet. L'espoir d'utiliser les acquis les plus récents de la biologie moléculaire est né dans les années 70, dès que les outils d'élucidation de l'ADN de nos chromosomes ont été mis à disposition. Les premières start-up de biotechnologie comme Genentech, Genetic Institute, ou Chiron, ont commencé à travailler dans le secteur du sida, essentiellement en Californie. Les premiers projets de médicaments basés sur des protéines, des récepteurs hormonaux, des signaux moléculaires et les premiers candidats vaccins sont nés dans ces entreprises créées par des chercheurs pour commercialiser le produit de leurs investigations. Financées à la fois par des crédits de recherche fédéraux et des investisseurs privés, ces premières entreprises ont connu… plus de déboires que de succès commerciaux. Et de recapitalisations itératives en désillusions pharmaceutiques, la biotech avait fini par lasser les investisseurs. Tout a changé au début des années 90, avec le programme Human Genome (Hugo), l'élucidation des séquences génétiques de notre patrimoine héréditaire, ainsi que les mutations des gènes responsables des maladies. Plusieurs firmes commerciales se sont créées, avec de gros moyens, des machines de séquençage automatique, des ordinateurs pour l'analyse bio-informatique des résultats, et de nombreux biologistes. Celera Genomics aux Etats-Unis, Genset en France, sont en compétition avec des chercheurs académiques du National Institute of Health ou d'organismes de recherche institutionnels japonais, australiens, britanniques et français.

L'enjeu est énorme: la connaissance intime du programme de fabrication des éléments chimiques du corps, et la compréhension des anomalies qui déclenchent en cascade cancers, maladies dégénératives, vieillissement cellulaire, obésité, infarctus cardiaques… Des médicaments sur mesure, des tests génétiques utilisables partout, la mise au point combinatoire de molécules thérapeutiques issues de la génomique, des essais de thérapie génique sont au programme.

L'apparition du nouveau marché en France en 1996, synonyme de nouveaux financements, a permis le décollage des sociétés françaises de biotechnologies et parmi elles Transgène ou Genset spécialisé dans la carte du génome humain et aussi Cerep (voir graphique).

D'autres telle que la société parisienne IDM qui veut mettre au point des médicaments sur mesure à partir des propres cellules du malade font appel directement aux fonds de capital-risque sans passer par le marché. Il y a maintenant pléthore de capitaux en Europe, mais encore pas assez de financiers experts dans la biotechnologie. Du reste, en France, deux des cinq plus grosses levées de fonds réalisées auprès de sociétés de capital-risque en 1999 sont à mettre à l'actif de jeunes entreprises des biotechnologies (meristem et Drug Abuse Sciences). Mais le retard demeure. La majeure partie des 100 médicaments issus des bioltechnologies vendus sur le marché est produite par des firmes américaines.

Aujourd'hui près de 260 essais cliniques rien que dans le répertoire de la Food and Drug Administration concernent de futurs médicaments issus de la biotech.

Le journal Biocentury (1), qui surveille activement ce secteur, s'extasie de ce que ces deux dernières années, les retours sur investissement des meilleures firmes ont augmenté de 79% en 1998 et 53% en 1999. Le secteur sort enfin des molécules qui vont peut-être devenir de nouveaux médicaments. Très rares sont encore les firmes comme Genzyme, qui depuis vingt ans se sont consacrées aux malades rares et refusent de s'engager dans un marketing débridé.

(1) Biocentury 10 janvier 2000

Agroalimentaire: le forcing des OGM

Les biotechnologies sont aux semences ce qu'Internet est à la communication. Malgré les réticences multiples de la part de l'Europe rien, à terme, ne devrait arrêter l'avancée des organismes génétiquement modifiés (OGM). Ce grand chambardement, qui concerne principalement l'agriculture et ses dérivés, est souvent comparé à la "révolution verte" des années 50.

Dès 2005, le chiffre d'affaires des OGM aux Etats-Unis, qui mènent aussi le jeu dans ce secteur, pourrait représenter 20 milliards de dollars (contre 4 milliards en 1999). Près de 30 millions d'hectares, surtout des céréales, sont déjà consacrés aux cultures transgéniques (essentiellement aux Etats-Unis et au Canada). Maîtrisant parfaitement ces nouvelles technologies, les industriels européens, sous la pression des opinions publiques, qu'ils n'ont pu ou su convaincre de l'inocuité éventuelle des OGM, restent plus prudents. D'autant que la grande distribution très sensible aux craintes des consommateurs a décidé de mettre au purgatoire les produits issus d'organismes génétiquement modifiés. En attendant d'y voir plus clair.

Pour combien de temps? Les perpectives de croissance offertes par les OGM ont provoqué le plus grand mouvement de fusions et de recentrages de l'industrie agrochimique mondiale depuis son décollage il y a trente ans. Trop de moyens financiers ont été engloutis dans la recherche pour que les industriels abandonnent ce qu'ils appellent les "sciences de la vie". Un temps encore toutefois, ils devront se contenter de concentrer leurs efforts sur des cultures non alimentaires comme le coton. La Chine et l'Inde, notamment, ont opté sans réserves pour ce type de culture plus économique puisqu'il réduit les besoins en phytosanitaires. Les barrières devraient ultérieurement tomber pour le soja. Pour les Etats-Unis, l'enjeu est considérable: leur soja est OGM à 70% et l'Europe représente 35% de leurs exportations dans ce secteur stratégique car il conditionne une alimentation animale bon marché. En revanche, les semenciers devront probablement patienter en ce qui concerne le maïs transgénique dont le potentiel de développement est considérable. Qu'il s'agisse, certes de l'Europe, mais aussi de l'Amérique où beaucoup de farmers, ne voyant pas un réel avantage financier, battent en retraite. Le dossier est actuellement au centre du différent euro-américain que devra résoudre l'Organisation mondiale du commerce. C'est aussi le plus possible.

Dr Jean-Michel Bader et Eric de la Chesnais - Le Figaro Economie 30 mars 2000