L'an I de la révolution

L'événement est d'importance mondiale. Il sera annoncé aujourd'hui, avec solennité, successivement à Tokyo, Paris, Londres et Washington. Le génome humain , la succession des trois milliards de lettres inscrites sur le long ruban d'ADN enroulé dans chacune de nos cellules , est désormais connu à 90 %. Dans le long travail de décryptage de notre patrimoine héréditaire où sont codés notre appartenance à l'espèce, comme nos caractéristiques individuelles, l'étape dite du séquençage est ainsi pratiquement achevée.

C'est l'aboutissement de dix années d'efforts consentis par les organismes publics de recherche de dix-huit pays, sous l'égide des Américains. Ce programme Apollo de la biologie, Human Genome Project (HGP), suivait tranquillement son cours depuis 1990 jusqu'à ce que, en 1998, le trublion Craig Venter, fondateur de la firme Celera, ne vienne le bousculer. Ce généticien renommé faisait le pari d'achever le séquençage en deux ans, cinq fois moins cher (200 millions de dollars contre 3 milliards) que le programme public HGP. Une course de vitesse était lancée, avec un enjeu économique et scientifique de taille : Craig Venter menaçait de breveter toutes les informations génétiques qu'il découvrirait.

Coup de théâtre : finalement, le PDG de Celera sera ce soir aux côtés de ses rivaux du public. Ils annonceront, de concert, l'état d'avancement de leurs travaux respectifs. Nous n'en sommes qu'au premier acte de la pièce. Car l'achèvement du séquençage ouvre la voie à une nouvelle ère de recherches. Il s'agit à présent de localiser tous les gènes, dont on ne connaît même pas le nombre exact, puis d'en déterminer les fonctions. Avant que des tests de diagnostic de prédisposition à des maladies ou des médicaments ne soient disponibles, de longues années seront encore nécessaires, avertissent les scientifiques.
D'ores et déjà, le décodage des informations qui nous constituent soulève des questions éthiques. Les ministres de la Recherche des huit pays les plus industrialisés ont justement - au hasard du calendrier - abordé ces questions ce week-end à Bordeaux. Discrimination par les gènes, pillage des ressources biologiques des pays pauvres, commercialisation des séquences génétiques, le débat ne fait que commencer.


Le Figaro, mardi 27 juin 2000, Fabrice Nodé-Langlois