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Génétique - Bataille
pour la médecine du futur
Maîtriser notre patrimoine génétique est la Nouvelle Frontière du siècle à
venir. Enjeu : mieux soigner demain. Largement engagée, cette conquête du génome humain fait
l'objet d'un combat de moins en moins feutré
« La patrie du génome humain », c'est le nom que s'est donné Rockville, petite ville
du Maryland située à quelques encablures de Washington, la capitale des Etats-Unis, et de Bethesda,
la Mecque de la recherche biomédicale américaine. Ici ont fleuri, ces toutes dernières années,
plus d'une centaine d'entreprises de biotechnologie, lancées à la poursuite de l'or des gènes.
Ici règne Craig Venter, dans deux bâtiments blancs flambants neufs, plantés au milieu de la
verdure et des écureuils. A l'intérieur, une usine-laboratoire du IIIe millénaire. Le maître
des lieux, patron de Celera Genomics, ressemble davantage à un coureur des mer - sa passion - qu'à
un businessman façon yuppie. Chemise à col ouvert et chaussures de sport, celui par qui le scandale
arrive, scientifique non-conformiste, défie le plus grand programme international jamais mis en place en
biologie : le déchiffrage, lettre par lettre, des 3 milliards de caractères qui composent l'ADN,
le génome de chaque être humain. Son nom de code : Human Genome Project (HGP). Lancement : 1990. Coût
: 3milliards de dollars. Acteurs : cinq instituts de recherche publics, quatre américains et un britannique.
Craig Venter, l'iconoclaste du privé, a, lui, parié qu'il y parviendrait en trois ans pour 300 millions
de dollars. Les deux adversaires sont dans la dernière ligne droite. L'ADN devrait livrer ses premiers secrets
d'ici à quelque mois : HGP a promis de publier un « brouillon » du génome avant l'été.
Craig Venter aussi.
Le séquençage du génome humain constitue un formidable exploit. Et aussi un symbole puissant
qui confère des accents prophétiques à ses promoteurs : il permettra de « lire le Grand
Livre de la Vie », prédit James Watson, l'un des plus ardents défenseurs du HGP. Le Prix Nobel,
découvreur il y a quarante-sept ans de la double hélice de l'ADN, et tous les universitaires engagés
dans cette œuvre de démiurge, galvanisés par leur très charismatique directeur, le Dr Francis
Collins, ont reçu le soutien répété de Bill Clinton. A la veille de quitter la Maison-Blanche,
le président entend associer son nom à ce grand dessein. Outre-Atlantique, le génome s'affiche
comme la Nouvelle Frontière du XXIe siècle. Il y a eu le projet Manhattan, qui a engendré
la bombe atomique, puis le défi de l'homme dans l'espace lancé par John Kennedy. Après la
puissance et la gloire, l'Amérique entend prendre les commandes de la vie elle-même. Rien d'étonnant
alors que cette aventure soit l'enjeu d'une bataille longtemps feutrée, désormais pleine de bruit
et de fureur, pour savoir qui va le premier planter son drapeau sur la dernière terra incognita : le patrimoine
génétique de l'humanité.
Convoitises et balbutiements
Derrière la dimension mythique de cette entreprise s'ouvre la voie royale de la médecine du IIIe
millénaire. Demain ou après-demain, grâce à une connaissance intime de notre machinerie
génétique, quand on saura comment nos gènes complotent pour nous affaiblir, nous attaquer,
nous tuer ou nous booster, on mettra au point des médicaments radicalement nouveaux et des traitements sur
mesure. On pénétrera les mécanismes complexes des grands fléaux qui déciment
l'humanité : cancer, diabète, maladies cardio-vasculaires… On élaborera une médecine
personnalisée capable de prédire les maux avant qu'ils frappent, de guérir les maladies à
la source et de régénérer en profondeur les individus. Cet âge d'or ne fait pas rêver
que les malades. Il apparaît aussi telle une source inépuisable de dollars qui attire déjà
d'innombrables convoitises.
Un avenir radieux se profile donc. Au loin. Un jour, certes, la science réparera les gènes ainsi
qu'elle remplace les cœurs. Mais à présent on en est encore aux balbutiements. Comme un enfant apprend
peu à peu à parler, les biologistes, bénédictins branchés sur ordinateur, décryptent
patiemment l'alphabet de la vie. Il y a un demi-siècle, ils en ignoraient tout. Ils ont successivement ouvert
les portes de la cellule et celles de son noyau, puis déroulé la surprenante molécule d'ADN
en forme de double hélice, qui porte en elle toutes les recettes de la vie. C'est ce filament long d'environ
1,8 mètre, présent au cœur de chacune de nos milliards de cellules, que l'on nomme le génome.
Il se compose de 23 paires de chromosomes, une moitié héritée du père, l'autre de la
mère. C'est la 23e paire qui détermine le sexe. La double hélice de l'ADN s'écrit avec
quatre lettres répétées à l'infini - A pour adénine, T pour thymine, C pour
cytosine, G pour guanine - associées face à face, A avec T, C avec G. C'est ce qu'on appelle une
paire de bases. Cet alphabet du vivant est valable pour toutes les espèces, plante, microbe ou éléphant.
Le génome humain compte 3 milliards de paires de bases. Ce serait une erreur de supputer qu'il s'agit du
plus long : celui du muguet en renferme 91 milliards. On trouve à notre échelle la souris, la vache
et le maïs. Mais, surtout, il ne faut pas croire que nos 3 milliards de paires de lettres aient toutes la
même valeur. Loin de là. Seuls 3 % de notre génome portent des gènes. Véritables
pépites perdues au milieu de tonnes de roches sans intérêt, les gènes, riches de quelques
milliers de paires de bases, contiennent l'intégralité des instructions nécessaires à
la vie, de l'instant de notre conception à celui de notre mort. Différentes versions d'un même
gène, les allèles, déterminent les caractères héréditaires, comme la
couleur des yeux et des cheveux. Les gènes commandent la fabrication des protéines qui, à
chaque instant, assurent l'ensemble des fonctions vitales. Une minuscule faute d'orthographe dans cet immense recueil
peut mettre en péril l'équilibre miraculeux du bien-être. Une grosse erreur fait basculer d'emblée
dans la maladie. Des défauts multiples se corrèlent pour entraîner des pathologies complexes.
Ce sont là les clefs de la médecine de demain, la future cible des médicaments, la source
des bénéfices à venir des biotechnologies.
Mais, aujourd'hui, on en est vraiment loin. Le travail des séquenceurs du génome humain peut se comparer
à celui d'un savant pénétrant dans un temple égyptien un siècle avant la découverte
de la pierre de Rosette qui permettra à Champollion de comprendre les hiéroglyphes. Il recopierait
un par un et dans le bon ordre les 3 milliards de signes inscrits sur les murs du temple en sachant qu'un tout
petit nombre d'entre eux dissimulent tous les secrets de l'Egypte ancienne, sans être capable de les localiser
ni de les interpréter.
Heureusement, contrairement aux copistes du XVIIe siècle, les scribes du génome s'appuient sur une
technologie époustouflante. Cinq centres de séquençage se partagent la tâche : quatre
américains et un britannique. Aux Etats-Unis, le Génome Center du Whitehead institue et du MIT à
Cambridge, près de Boston (Massachusetts), la Washington University à Saint Louis (Missouri), le
Baylor College of Medicine à Houston (Texas) et le Joint Genome Institute à Walnut Creek (Californie)
- au total, un millier de chercheurs. En Grande-Bretagne, c'est le Sanger Institute qui s'en charge. Les Britanniques
séquencent un tiers du génome, les Américains, les deux autres tiers, moins deux petits chromosomes
dont s'occupent, d'une part, les Français et, d'autre part, les Japonais.
Le Genome Center (Whitehead-MIT), premier centre américain du HGP, occupe un ancien entrepôt de bière.
Pour Laureen Linton, sa codirectrice, jeune femme rousse hyperactive, la biologie a radicalement changé
de visage en dix ans. Elle a dit adieu aux chercheurs solitaires penchés sur leurs paillasses, armés
de simples pipettes. Laureen Linton n'est pas peu fière de ses 123 séquenceurs, à 300'000
dollars pièce, qui déchiffrent automatiquement les hiéroglyphes du génome. 140 personnes
travaillent ici, à l'aide de robots, à multiplier les morceaux d'ADN, à les purifier, à
les préparer chimiquement, à les mettre dans les séquenceurs et à analyser les résultats.
Commencé en 1997, car il a fallu auparavant définir et s'accorder sur une méthodologie et
des critères de qualité, le déchiffrage s'est accéléré ici en 1999, pour
atteindre 1,5 milliards de paires de bases cette dernière année. Chaque séquence doit être
relue plusieurs fois par les machines pour éviter au maximum les erreurs de lecture.
Toutes les vingt-quatre heures, les centaines de milliers de paires de bases décryptées par le HGP
sont mises en direct sur Internet, à la disposition des scientifiques du monde entier. Depuis Bethesda,
la tête politique et administrative du HGP, logée au cœur du sacro-saint NIH, le superinstitut de
recherche sur la santé, tout près de Washington, de la Maison-Blanche et du Congrès, met tout
le monde sous pression avec un but immédiat : publier avant l'été, dans « Nature »
ou « Science » - les deux revues scientifiques les plus prestigieuses du monde - le brouillon du génome,
riche de 90 % de son contenu. Pour prouver au contribuable américain qu'il n'a pas versé en vain
des fortunes à la recherche universitaire. En période préélectorale, ce sont des choses
qui comptent.
De l'autre côté de l'Atlantique, en Grande-Bretagne, la fièvre monte aussi. Les 250 chercheurs
du Sanger Institute, avec, à leur tête, le passionné John Sulston, bénéficient
de la manne du Wellcome Trust, un fonds à but non lucratif qui finance leur travail. Eux aussi se hâtent
pour coiffer Craig Venter au poteau. D'ailleurs, l'excellente équipe britannique a été la
première à publier, dans « Nature », en décembre 1999, le séquençage
complet d'un chromosome humain, le 22 : « Le premier chapitre du Grand Livre de la Vie », a immédiatement
déclaré James Watson. Mais le Dr Sulston a aussi porté sur ses épaules une charge implicite
: éviter que le génome humain soit entièrement peint aux couleurs américaines. Ce scientifique
qui ne mâche pas ses mots représente presque à lui tout seul l'Europe. La France, qui ne s'occupe
que du chromosome 14, sous la houlette de Jean Weisenbach, patron du Centre national de séquençage
d'Evry, n'a guère voix au chapitre. Donc, le directeur du Sanger Institute a dû jouer serré
avec le grand frère américain. « La collaboration internationale est très importante,
déclare-t-il à L'Express. Le génome ne doit pas être laissé à un seul
pays, il appartient à l'humanité. » C'est à son initiative qu'a été adopté
en 1996 le protocole des Bermudes : une sorte de gentleman's agreement prévoyant la mise à la disposition
de l'ensemble de la communauté scientifique des données brutes du génome. C'est aussi lui
qui a poussé Tony Blair à faire avec Bill Clinton, le 14 mars dernier, une déclaration solennelle
sur le même thème.
Une prise de position mûrie de longue date, qui a éclaté comme un coup de tonnerre dans un
ciel déjà passablement chahuté. Résultat immédiat : une chute vertigineuse des
actions des firmes de biotechnologie cotées sur le Nasdaq à New York. Les 10 principales auraient
perdu en un seul jour plus de 1 milliard de dollars. Parce que le porte-parole de la Maison-Blanche, Joe Lockhart,
plus versé en politique qu'en génétique, a confondu génome et gène, laissant
malencontreusement entendre sur CBS que Clinton allait interdire tout brevet sur les gènes humains. Les
investisseurs, incapables eux-mêmes de rectifier l'erreur - en réalité, Clinton et Blair n'ont
pas parlé des brevets sur les gènes - ont pris peur.
Première victime : Celera Genomics. Ce qui ne déplaît pas aux nombreux ennemis de son patron,
Craig Venter. Au lendemain même de ce coup de tabac, il arpente son bureau aux murs couverts de photos, de
trophées, de lettres de félicitations, poursuivi par des dizaines d'appels téléphoniques.
« On est en pleine folie ! » enrage-t-il. Cet homme de 54 ans aux épaules de lutteur n'a pas
peur des combats. Au contraire, celui que ses ennemis accusent de jouer au poker menteur préfère
prendre l'offensive. Pourquoi déchaîne-t-il tant de haine ? Parce que ses pairs le voient comme un
dangereux traître, issu du sérail et prêt à leur voler la vedette tout en moissonnant
des millions de dollars. Et peut-être en plus un prix Nobel… L'affaire rappelle la longue querelle qui a
opposé Luc Montagnier à l'Américain Robert Gallo pour la paternité du virus du sida.
L'histoire de Craig Venter est celle d'un non-conformiste. Doué mais peu discipliné, l'adolescent
des années 60 préfère surfer sur les plages californiennes plutôt que de noircir les
pages de ses cahiers. La guerre du Viêt-nam le rattrape et l'envoie servir dans un hôpital à
Da Nang. Un autre homme en revient, qui boucle ses études à toute vitesse. Diplôme en poche,
il entre au NIH et se passionne vite pour les secrets de l'ADN. Il fait ses premières découvertes
au début des années 90. Premiers succès, premiers conflits : le NIH veut breveter les trouvailles
de son chercheur. James Watson, alors directeur de HGP, s'y oppose. Venter s'en va, Watson quitte son poste de
directeur. Le ton est donné, et les choses ne vont pas aller en s'améliorant. Craig Venter crée
en 1993, avec sa femme, Claire Fraser, elle-même chercheuse de très bon niveau, The Institute for
Genomic Research, TIGR, déjà à Rockville, avec des fonds privés. TIGR multiplie les
exploits, en publiant par exemple en 1995 le séquençage du génome d'une bactérie, Haemophilus
influenzae. Une première mondiale qui fait la Une des grands journaux scientifiques. Sur les 20 génomes
séquencés entre 1995 et 1999, TIGR en inscrit 10 à son tableau de chasse. Venter n'a pas le
triomphe modeste.
Le troisième ordinateur mondial
En 1998, on change d'échelle. Perkin Elmer (PE), l'une des principales firmes de matériel médical
de pointe, lui propose le jackpot. Des millions de dollars pour séquencer le génome humain. Venter
n'hésite pas une seconde : un scientifique a rarement la chance qu'on lui donne les moyens de réaliser
ses rêves. » Il entraîne dans l'aventure Hamilton Smith, Prix Nobel en 1978 pour avoir découvert
le moyen de découper l'ADN. Résultat : la plus impressionnante des installations, un labo-usine où
300 séquenceurs lisent, avec leur œil-laser, l'ADN injecté automatiquement dans leurs 28'000 capillaires
de la taille d'un cheveu. Pour séquencer, Venter a choisi une méthode différente de celle
du HGP. Eux ont adopté une politique des petits pas à partir de sites balisés sur l'ADN. Lui
préfère la « technique du coup de fusil » : Venter explose tout le génome en confettis,
qu'il injecte dans ses machines. Toutes les données circulent ensuite par fibres optiques vers le supercomputer.
C'est le premier centre de calcul civil au monde. L'ordinateur le plus puissant de la Terre se trouve au département
de l'Energie, chargé des armes atomiques. Le deuxième - secret défense - se cacherait au Pentagone.
Le troisième est celui de Celera. Ici, il y a autant d'informaticiens que de biologistes. A eux de trouver
les algorithmes capables d'assembler ce gigantesque puzzle. Un casse-tête que beaucoup croyaient impossible
à résoudre. Mais Craig Venter vient de faire la démonstration de ses capacités en séquençant
le génome de la drosophile, la mouche « bonne à tout faire » de la génétique,
avec sa méthode « coup de fusil », entre mai et septembre 1999. Un fait d'armes partagé
avec le Pr Gerald Rubin, de l'université Berkeley, qui vient tout juste d'être publié dans
la revue « Science ». Un électrochoc pour le HGP. D'où une tentative de négociation
amorcée en décembre 1999 pour unir les efforts du public et du privé, qui a tourné
court au début du mois de mars, chacun se renvoyant la responsabilité de l'échec.
Celera Genomics fait donc cavalier seul. Tout en affirmant qu'elle mettra à la disposition de toutes les
données brutes du génome humain. Surtout, la firme star de Rockville ne veut pas être confondue
avec une entreprise de biotechnologie, inventant des médicaments à partir des progrès de la
biologie. « Nous n'avons, aujourd'hui 15 mars 2000, affirme Craig Venter, aucun brevet sur aucun gène
humain ». Son but officiel : vendre de l'information. Non pas offrir les données premières
du séquençage, mais proposer des études plus sophistiquées où elles seraient
comparées, annotées. Etre en quelque sorte le Bloomberg de la génétique. Celera Genomics
s'est donc construit la plus grande base de données sur la génétique au monde. Elle propose
aux firmes pharmaceutiques l'accès à ses informations, à ses analyses, aux logiciels qu'elles
a créés et à son supercalculateur. Elle compte déjà quatre gros clients, des
majors pharmaceutiques, qui paient chacune 5 millions de dollars par an. La question de savoir quant et à
quel coût les universitaires pourraient eux aussi en profiter reste l'un des gros points de friction avec
le monde académique.
Car, seul, le génome humain n'est rien. L'exploit formidable que constitue son séquençage
ne donne immédiatement aucune information sur aucun gène. On ne sait même pas si le génome
compte 60'000 ou 120'000 gènes. La preuve : la publication de la séquence du chromosome 22, il y
a trois mois, n'a pas révolutionné la génétique. « Séquencer le génome
humain, insiste Laureen Linton, du Whitehead Institute, n'est pas une fin en soi, c'est le tout début. Il
y aura ensuite un monstrueux travail à faire, des masses d'informations à découvrir, en refaisant
de la biologie à l'ancienne. » Les seuls gènes connus actuellement ont été découverts
à partir d'études effectuées sur des familles ou des populations restreintes frappées
d'une affection précise, par des méthodes traditionnelles. Ils ne sont que quelques milliers. Après
avoir déchiffré l'alphabet, il faudra que les chercheurs s'approprient la grammaire, la syntaxe et
les figures de style du vivant. Qu'ils entreprennent l'étude détaillée de l'ensemble de nos
gènes, de leur place sur nos chromosomes, de leur rôle et leurs fonctions. Cette nouvelle discipline,
la génomique fonctionnelle, ouvrira la voie révolutionnaire dont tout le monde rêve. Cela risque
de prendre des dizaines d'années. Mais c'est là le vrai défi du siècle qui s'ouvre,
une œuvre de longue haleine mobilisant l'intelligence et la créativité de tous. Ce travail sera facilité
parle séquençage du génome. Selon le Pr Axel Kahn, qui vient de publier « Et l'homme
dans tout ça ? » (Nil), « il permettra de raccourcir nettement le temps nécessaire à
la localisation d'un gène repéré par les méthodes classiques ».
Essais cliniques humains
Cependant, les grands projets ne sont pas terminés pour autant. Dans la foulée du HGP, 10 majors
pharmaceutiques viennent de former avec le Sanger et le Whitehead Institute une force de frappe pour répertorier
l'ensemble des « snips », les single polymorphism nucleotides, c'est-à-dire les variants des
gènes. D'un individu à l'autre, un gène peut s'écrire légèrement différemment.
La plupart de ces variations d'orthographe n'ont pas de conséquences. Il en existe plusieurs millions. Mais,
parfois, elles sont à l'origine de maladies. D'où l'intérêt de repérer ces variants.
Le Snip Consortium entend tous les collecter et les rendre publics, considérant qu'il s'agit d'un secteur
précompétitif. Le vrai travail, une fois encore, commencera ensuite, quand il s'agira de comprendre
leur rôle exact. Craig Venter s'y intéresse également et discute pour l'instant avec le Consortium.
Il a aussi annoncé son intention de se lancer dans le séquençage de toutes les protéines
humaines, un business pharaonique, où tout reste à inventer. Pour lui, ce Proteomics Program est
le prochain défi.
Les protéines, c'est justement la voie qu'a choisie William Haseltine, patron de Human Genome Science (HGS),
afin d'aborder la médecine du XXIe siècle. Pour lui, le séquençage du génome
humain n'est qu'une « techno-folie », une démonstration de puissance technologique. Pourtant,
il s'intéresse lui aussi à notre ADN. Pas seulement en plantant une girouette en forme de double
hélice devant sa porte, à Rockville ! Considérant que 97 % de l'ADN humain ne présente
pas d'intérêt, HGS a cherché à repérer les gènes par une analyse systématique
et automatisée des tissus humains, pour y découvrir ce que l'on appelle l'ARN messager. Ce dernier
signale l'activité des gènes et permet de remonter jusqu'à lui, puis d'établir le lien
avec la protéine, future cible d'un médicament. Haseltine aurait ainsi inventorié de très
nombreux gènes et, dit-il, quelque 12'000 protéines. Trois substances issues de cette méthode
sont en essais cliniques humains aux Etats-Unis. La première vise à accélérer la cicatrisation
des brûlures et ulcères, la deuxième à protéger les tissus en cas de chimiothérapie,
la troisième à stimuler la croissance des vaisseaux sanguins.
De par le monde, on compte ainsi quelques entreprises qui ont déjà un pied dans la médecine
de demain. Notamment la française Genset, installée à Evry, qui compte dans ses rangs Daniel
Cohen, père, avec Jean Weissenbach, de la première carte physique des chromosomes, en 1993. Une première
qui avait presque autant agacé les Américains que le lancement du petit Spoutnik par les Russes !
Maintenant, Daniel Cohen et Genset ont une quinzaine de gènes dans leurs cartons, concernant des susceptibilités
au cancer de la prostate, à la schizophrénie, à l'asthme, à différentes maladies
du cerveau. Ils s'emploient à imaginer des stratégies médicamenteuses. La toute jeune Hybrigenics,
créée à Paris par des enseignants chercheurs, s'est lancée, elle, dans la course aux
protéines.
Des brevets protègent bien sûr ces découvertes. Les chasseurs de gènes ne travaillent
pas seulement pour la gloire. Les enjeux économiques futurs sont énormes. Toute la question, dans
ce domaine, est de savoir à qui doit être donné le brevet : à celui qui découvre
un gène, à celui qui trouve sa fonction, ou à celui qui imagine un test ou à celui
qui entrevoit un médicament ? La question reste d'actualité, et plusieurs affaires défraient
actuellement la chronique aux Etats-Unis. Le PTO, le bureau américain des brevets entend à présent
resserrer ses critères d'attribution. Mais le nombre de brevets, peut-être contestables car peu précis,
ont déjà été attribués à des firmes qui ne manqueront pas d'essayer de
faire valoir leurs droits devant une cour de justice ou autour d'une table de négociations.
Néanmoins, c'est un fait, la course aux brevets est ouverte, même si la science en est encore au stade
des promesses. Le but est bien sûr de trouver des médicaments pour pallier les défaillances
de notre machinerie génétique. Un jour, on pourra même aller changer un gène au cœur
de l'ADN. Mais la thérapie génique n'est pas pour demain. Beaucoup d'essais ont été
réalisés dans le monde entier. Un seul est actuellement couronné de succès, celui du
Pr Alain Fischer à l'hôpital Necker, à Paris, qui a réussi à réveiller
le système immunitaire de bébés bulles. Aux Etats-Unis, elle a fait sa première victime,
un garçon de 18 ans, Jesse Gelsinger, en septembre 1999. Depuis, une grande prudence reste de mise, et personne
ne s'aventure à donner une date, même lointaine, pour la banalisation de cette intervention futuriste.
C'est dans le domaine des médicaments qu'on attend une vraie révolution, car la compréhension
des bases génétiques des maladies rendra leurs mécanismes plus accessibles, donc aboutira
à la mise au point de nouvelles substances. Ce n'est pas tout. Ces traitements pourront être personnalisés
en fonction des caractéristiques génétiques de chacun, ce qui leur conférera plus d'efficacité
et moins d'effets secondaires. Surtout, cette connaissance intime de nos gènes et des protéines qu'ils
sécrètent devrait faire naître une nouvelle médecine, dont le but ne serait plus de
soigner mais plutôt de régénérer l'être humain, en se fondant sur les capacités
spontanées des gènes et des protéines à réparer le corps humain. Si l'homme
se rend maître de cette alchimie aujourd'hui encore mystérieuse, sa vie en sera transformée.
Exclusivité et confidentialité
En attendant ces lendemains qui chantent, des deux côtés de l'Atlantique, on se préoccupe des
enjeux éthiques du boom génétique. Pour Eric Meslin, directeur de la NBAC, la commission de
bioéthique mise en place par Bill Clinton pour conseiller la Maison-Blanche, « il y a là des
problèmes phénoménaux ». Notamment celui des banques d'échantillons humains,
dont la génétique entend s'emparer. Aux Etats-Unis, on compte plus de 280 millions d'échantillons
venus de 176 millions d'individus. La plupart d'entre eux n'ont pas donné leur consentement pour participer
à des recherches dans ce secteur. La plus grande banque d'ADN appartient à l'armée américaine,
qui prélève le sang de chaque recrue. Personne n'arrive à savoir ce qu'elle fait de ce trésor,
malgré une demande officielle de Clinton. C'est aussi pour s'assurer l'exclusivité d'une gigantesque
banque d'ADN que la société DeCode a obtenu du Parlement islandais, pour dix ans, l'accès
exclusif à toutes les informations génétiques de la population de l'île.
Autre sujet de préoccupation de la NBAC : les tests génétiques. Le président américain
a pris récemment une position très claire en interdisant toute discrimination fondée sur des
gene tests dans l'administration fédérale. Ils se multiplient : en novembre 1999, selon un rapport
officiel, des tests génétiques concernant 360 maladies étaient disponibles aux Etats-Unis,
et 325 en développement. Leur utilisation augmente de 30 % par an. Ils concernent généralement
les membres de familles touchées par une affection héréditaire. Certaines ne se manifestent
que tard ans l'existence et restent incurables. La confidentialité de ces données, qui entre les
mains d'employeurs ou de compagnies d'assurances constituent de véritables bombes, sera-t-elle parfaite
?
Bill Clinton, en condamnant les usages pervers des informations génétiques, met la balle dans le
camp du secteur privé…
En France, toutes ces questions sont suivies de très près par les comités d'éthique
et le législateur. Daniel Cohen va plus loin. Pour lui, la révolution génétique, qui
fascine et effraie les citoyens de tous les pays, doit s'accompagner d'une réflexion éthique, prophétise-t-il,
on en viendra au droit d'ingérence éthique dans les pays qui ne suivront pas ses règles. »
Visionnaire ou utopiste ? Une chose est sûre : la génétique va changer la face du monde. A
nous de faire en sorte que ce soit pour le meilleur.
L'Express, 6.4.2000, Sylvie O'Dy
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