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Recherches
d'ADN : A quoi servent les investigations génétiques ?
L'ADN porte à lui seul toute la mémoire de notre patrimoine génétique. Un si petit
fragment de notre corps peut nous identifier ou mettre en lumière des spécificités héréditaires.
L'ADN est donc une carte d'identité infalsifiable.
Yves Montand n'était pas le père d'Aurore Drossard. Il y a un mois, les laboratoires français
annonçaient le verdict de l'ADN. Médiatisé à outrance, ce cas aura levé certains
doutes grâce à une méthode qui intéresse autant la justice que la police. Le 26 mars
1998, les forces de l'ordre françaises arrêtent, à la sortie du métro, un homme qui
pourrait bien être le tueur en série de l'Est parisien. Des fragments d'acide désoxyribonucléique
(ADN) prélevés sur les sites de trois meurtres ont permis d'établir le lien entre les victimes
et le suspect. Un lien qui risque de peser lourd sur la conviction du jury. A l'inverse, le test génétique
peut aussi innocenter un " coupable idéal ", comme ce vagabond appréhendé en juillet
1996 en région parisienne, à proximité du lieu où venait d'être assassinée
une jeune Anglaise. Déjà condamné pour attentat à la pudeur, l'homme avoua rapidement
un crime qu'il n'avait pourtant pas commis, comme le révélera, plus tard, son analyse d'ADN.
Et les empreintes digitales ?
Les comparaisons d'empreintes génétiques ne servent pas uniquement aux recherches de paternité
relativement courantes mais onéreuses (4000 francs environ par recherche), ou à l'identification
de victimes d'accidents ou de catastrophes. Depuis quelques années, elles sont venues compléter l'arsenal
des enquêteurs.
Sans le savoir, nous laissons partout des empreintes génétiques, qu'un simple coup de chiffon ne
suffit pas à effacer. Pas besoin de passer par la prise de sang ou de sperme pour retrouver trace d'un individu.
Il peut aussi marquer son passage en laissant de la salive sur le rebord d'un verre, des cellules mortes au fond
d'un gant, ou un cheveu dans les mailles d'un bonnet.
La police ne réserve pas les tests d'ADN aux seuls criminels de grand chemin. En Grande-Bretagne, quatre
hommes ont été trahis récemment par leurs empreintes génétiques et condamnés
à cinq mois de prison pour avoir sauvagement tué… un blaireau. Au royaume de Sa Gracieuse Majesté,
il est des choses avec lesquelles on ne rigole pas. Est-ce à dire que l'identification par l'ADN est appelée
à remplacer, à terme, la bonne vieille méthode des empreintes digitales ? Pour Raphaël
Coquoz, professeur assistant à l'Institut de police scientifique et de criminologie de l'Université
de Lausanne, il n'en est pas question. Ces deux méthodes d'investigation doivent rester complémentaires
: il arrive en effet qu'on n'ait que des traces de doigts à se mettre sous la loupe et qu'aucun fragment
génétique ne soit contenu dedans. Il est alors indispensable par les empreintes. Sans oublier qu'un
test ADN n'est pas sûr à 100%.
Si l'on écarte le risque de trouver deux chaînes d'ADN identiques sur deux individus fondamentalement
différents (théoriquement possible mais statistiquement aussi peu probable que de lancer dix fois
de suite un " six " aux dés), restent tous les risques d'erreurs liés au test lui-même.
Vu la taille des échantillons considérés, il suffirait que le laborant éternue, perde
un cil ou laisse une goutte de sueur dans l'éprouvette pour fausser le résultat. Sans parler des
inversions d'étiquettes ou autres erreurs de manipulation toujours possibles.
A chacun sa fiche ?
" D'ici trente ans, tout le monde sera fiché génétiquement à la naissance ",
estime Philippe de Mazancourt, biologiste à l'Hôpital de Garches, près de Paris. Une prévision
qui fait bondir certains chercheurs suisses. Ainsi, Manfred Hochmeister, de l'Institut de médecine légale,
à Berne, juge que le citoyen accepterait mal d'ignorer ce que la police peut faire des informations individuelles
contenues dans l'ADN.
Car chaque médaille a son revers : en progressant, notre connaissance de l'ADN nous amènera un jour
à déceler les gènes de certaines maladies, voire de la criminalité, de l'alcoolisme,
ou pourquoi pas de certains comportements peu sociaux comme la paresse ou la tendance à la révolte
contre l'ordre établi. Les détenteurs d'un tel savoir ne vont-ils pas pénaliser le citoyen
qui cherche un emploi ou qui veut conclure un contrat d'assurance ?
Risques de dérapages
Consciente de ces risques de dérapage et fidèle à sa tradition légaliste, la Suisse
a donc choisi de remettre le problème entre les mains d'une commission chargée de faire des propositions
sur un avant-projet de loi. Bref, nous voilà partis pour quelques années de réflexion. Et
cette absence de base légale a déjà des conséquences pratiques : récemment,
la police zurichoise a établi, par portrait-robot, une liste de 70 suspects en vue de retrouver un maniaque
sexuel. Tous ont accepté de se soumettre à un test d'ADN, sauf un, qui y voit une atteinte à
sa sphère privée. L'intéressé affirme disposer d'un alibi en béton, qui, selon
lui, devrait suffire à l'innocenter. La justice tranchera.
Les vrais criminels, eux, n'attendent pas. Et Raphaël Coquoz souhaite voir la Suisse constituer un fichier
central d'ADN comme en sont déjà pourvues depuis plusieurs années, les polices de Grande-Bretagne
ou des Etats-Unis. Reste à savoir si l'on y garderait uniquement les traces génétiques des
personnes ayant subi une condamnation ou également celles de suspects.
Quoi qu'il en soit, une recherche par l'ADN ne remplacera jamais une bonne enquête, avec les méthodes
les plus classiques. C'est d'abord par un faisceau d'indices concordants que la police détermine ses suspects,
et l'empreinte génétique n'est alors qu'une preuve supplémentaire, même si elle est
peut être décisive. D'ailleurs, lorsqu'on lui parle d'un fichier général où tous
les individus seraient inscrits par un prélèvement à la naissance, Raphaël Coquoz juge
l'idée simplement " stupide ". Autant dire que les Sherlock Holmes, avec leur loupe, leur intuition
et leur sens de l'observation ont encore de beaux jours devant eux.
Le plan montage de l'individu
La découverte de la structure de l'ADN au début des années 50 a révolutionné
la biologie. Grâce aux travaux de Jim Watson et Francis Crick, nous savons désormais que tout être
vivant porte dans chacune de ses cellules (à l'exception des globules rouges) un plan complet de l'organisme
entier. Un peu comme si les architectes enfermaient dans chaque brique d'une construction, une miniature de tout
l'édifice. On imagine au passage à quel point cela pourrait simplifier le travail des archéologues…
Aucune création de l'homme n'égale, ni même ne se rapproche, en complexité, du moindre
organisme vivant. Pour en stocker les plans dans une cellule invisible à l'œil nu, dame Nature a donc recours
à des techniques de miniaturisation auxquelles les cybernéticiens n'osent même pas rêver.
Les chaînes d'ADN - ou chromosomes - de l'espèce humaine ont un diamètre de deux millionièmes
de millimètre pour une longueur de près de deux mètres. Elles ressemblent à deux tire-bouchons
enchevêtrés, reliés régulièrement par des " barreaux ", un peu à
l'image d'une échelle de cordes. Et chacune d'entre elles est formée de quelque 3 milliards d'informations
sur notre hérédité génétique.
Si l'on voulait transcrire ces données de façon plus simple, on pourrait imaginer que chaque information
représente un caractère d'imprimerie. Sachant qu'il y a environ 1000 lettres par page, le descriptif
génétique propre à chacun serait contenu dans une encyclopédie de 30000 livres de 100
pages.
Evidemment, comme nous sommes, en principe tous " bâtis " physiquement de la même façon,
de nombreuses zones de l'ADN humain sont communes à toute notre espèce. Ce ne sont donc pas sur ces
segments - également appelés gènes - que vont porter les recherches des spécialistes
chargés d'une identification par l'ADN, mais sur les autres, ceux qui font de chacun d'entre nous, un individu
unique.
Ces analyses restent coûteuses et ne prennent, en aucun cas, moins de vingt-quatre heures, contre quelques
minutes pour une recherche au fichier des empreintes digitales. Autant dire que lorsque le réalisateur Andrew
Niccol imagine - dans son dernier film, Bienvenue à Gattaca - un monde où un simple échantillon
de sang passé à travers une machine de la taille d'un walkman permet d'avoir en deux secondes le
nom, l'adresse et la photo du donneur, nous sommes encore en pleine science-fiction.
Mais qui voudrait d'une société où chaque individu serait fiché avec tant de détails
dès sa naissance ?
Lausanne-cités, 16 juillet 2000, Virginie Miserez |