La cérémonie qui a marqué hier le décryptage du génome humain n'y change rien.

Ça n'est encore qu'un brouillon, mais ça y est : le génome humain a été décrypté à 85 %. Son ébauche a été présentée en grande pompe hier simultanément à Londres, Paris, Tokyo et Washington, dans une cérémonie symbolique affichant en " guest stars " le président américain Bill Clinton et le premier ministre britannique Tony Blair.
Cette étape dans la recherche génétique est-elle capitale au point de mériter pareille mise en scène ? Disons qu'elle marque un cap. Mais tout reste à faire, selon Sandro Rusconi, professeur de biochimie à l'Université de Fribourg. " C'est comme si vous étiez en première année primaire et que, ayant tout juste appris à lire, vous vous retrouviez devant une grande encyclopédie. Vous sauriez lire les mots, mais sans en comprendre le sens. "

3 milliards de lettres
Mais au fait, le génome, c'est quoi ? L'ensemble des caractères héréditaires de chaque individu - de la couleur de ses yeux à la dureté des ses ongles en passant par la couleur de sa peau - contenu dans l'ADN (acide désoxyribonucléique.) Cet ADN est réparti dans des structures appelées chromosomes (l'homme en a 23 paires) qui portent l'information génétique propre à chacun de nous.
Concrètement, le génome aujourd'hui retranscrit se présente sous la forme d'une succession aléatoire de quatre éléments symbolisés chacun par une lettre (A, C, G, T). C'est ce qu'on appelle le séquençage. A chaque espèce vivante son séquençage. On connaissait celui de bactéries ou de la mouche drosophile, c'est désormais le cas aussi pour l'être humain. " Le génome rendu public hier est le produit du mélange de plusieurs génomes, mais on ne sait pas s'il s'agit du génome standard de l'homme ", nuance toutefois Sandro Rusconi. Car à chaque individu correspond un génome différent, même si la structure de base reste identique.
En outre, poursuit le généticien de Fribourg, il ne suffit pas de connaître " l'alphabet génétique " pour lire l'interminable succession de 3 milliards de lettres. Il faut d'abord pouvoir couper cette séquence en " mots " - les gènes. L'homme en possède entre 30'000 et 100'000 selon des estimations encore divergentes. Quel que soit leur nombre, on sait qu'ils ne correspondent qu'à environ 20 % de la bande publiée hier.
Ces gènes sont par ailleurs séparés par des parties non codantes abusivement qualifiées d'inutiles. " Si elles l'étaient tant que ça, elles n'auraient aucune raison d'être d'un point de vue évolutif et elles disparaîtraient ", commente M. Rusconi. Alors à quoi servent ces parties non codantes ? Le mystère demeure. Pour l'instant.

La question du sens
Des mystères, il en subsiste d'autres. Si les scientifiques sont aujourd'hui capables de localiser les gènes sur la séquence, déterminer leur fonction sera ainsi une autre paire de manches. Ils devront pour cela répéter de patientes expériences : ajouter ou enlever un gène à un organisme vivant pour tenter d'en mesurer les effets sur la vie dudit organisme. Des années de travaux en perspective.
Des travaux que le décryptage du génome humain, lui-même rendu possible par une formidable progression technique au cours des dernières années, vont malgré tout accélérer. La recherche fondamentale en mesurera les effets immédiats, prévoit Sandro Rusconi. La localisation des gènes achevée, les priorités des scientifiques vont inévitablement se déplacer vers des objectifs beaucoup plus ciblés liés à la fonction des gènes.
Selon le biochimiste tessinois, la recherche appliquée va elle aussi connaître un coup d'accélérateur. Comme on sait maintenant où trouver les gènes, on pourra aller les puiser facilement et, grâce aux progrès de la technique, les reproduire sans plus se contenter des coups de sonde actuels qui ne suffisent pas à dire si un gène est vraiment représentatif. Sur la base de ces échantillons plus fournis, on sera à même d'autre part d'affiner les analyses. De mesurer par exemple la réaction d'une personne à telle ou telle substance toxique, et dès lors d'" individualiser la thérapeutique ", anticipe Sandro Rusconi.

Encore bien du chemin
" Pour créer de nouveaux médicaments, ce sera plus dur ", avertit le spécialiste. Plus dur et plus long. Comprendre la fonction des gènes prendra bien dix ans. Et entre la découverte d'un médicament et sa mise sur le marché, il faut compter dix ou quinze ans. Résultat : une génération devrait s'écouler avant l'apparition des premières applications thérapeutiques. Les entreprises pharmaceutiques se sont néanmoins déjà lancées dans la course. Les profits qu'elles en espèrent sont à la mesure des espoirs placés dans les thérapies géniques.
À l'échelle du temps long, le coup de clairon d'hier devient donc très relatif. Sandro Rusconi a d'ailleurs vécu ce lundi, lyriquement qualifié par Bill Clinton de " jour pour l'éternité ", comme un jour parfaitement ordinaire. " Les chercheurs en génétique savent depuis une année que le génome est prêt. Disons que ce jour ressemble pour moi à un anniversaire : il a de la valeur quand on a dix ans, beaucoup moins quand on en a 48. "
Pour le professeur fribourgeois, la vraie révolution date de quelques mois, quand deux fillettes ont été soignées par thérapie génique d'une maladie que l'on croyait incurable. " Ce jour-là, j'étais vraiment fier de travailler dans le domaine génétique. "

Serge Gumy pour La Liberté, le 27.06.2000