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OGM L'entreprise
de diabolisation peut servir de paravent à des intérêts non avoués
Une manipulation politique
Le débat sur les organismes génétiquement modifiés (OGM), tel qu'il est engagé,
insulte notre avenir et notre intelligence. Que lit-on, qu'entend-on ? Considérons un seul titre de journal
télévisé, au hasard mais tellement révélateur du climat politique et médiatique
ambiant : " Un champ de colza dans l'est de la France, contaminé par erreur par des OGM, doit être
arraché et détruit. " Les enquêteurs sur place nous assurent qu'il n'y a plus de danger.
Si les mots ont un sens, il ressort de ce fait divers que les OGM seraient microbiens ou radioactifs ; le discours
médiatique en traite comme d'une épidémie comparable à la vache folle. En conscience
ou par inadvertance, ceux qui s'expriment ainsi contribuent à semer la panique et tuer l'innovation scientifique
majeure que constituent les OGM.
Pourquoi tant d'affolement et d'obscurantisme ? Rappelons tout d'abord ce qu'est un OGM, en quoi il innove et en quoi il n'innove pas. Depuis l'ère néolithique,
les cultivateurs ont sélectionné puis mélangé les espèces pour créer
des hybrides qui améliorent les rendements ; sans ces manipulations, l'homme n'aurait pas domestiqué
la nature ni les animaux. Les OGM s'inscrivent dans la stricte continuité de cette intervention millénaire
sur la nature ; celle-ci, pour mémoire, se trouve être le fondement historique de toute civilisation.
Sans les sélections puis les hybrides du blé, du riz et du maïs, nous serions restés
à l'âge de pierre.
Mais les OGM dépassent aussi les méthodes classiques de la sélection et de l'hybridation en
tranférant des gènes non seulement entre espèces voisines, par exemple du blé au riz,
mais entre espèces distantes : le transfert d'un gène de poisson polaire à une fraise permettra
par exemple d'obtenir une fraise résistante au froid. Les bénéfices pour l'humanité
que l'on peut attendre de ces transferts sont gigantesques. Ainsi, des céréales auto-immunisées
contre les virus ou les insectes permetront à la fois d'augmenter les rendements et de se passer d'insecticides,
de pesticides et d'engrais, tous produits chimiques qui polluent notre eau potable et peuvent être cancérigènes.
Les OGM permettront également de créer des céréales économes en eau, ce qui
paraît aujourd'hui la seule manière d'accompagner la croissance de la population des pays pauvres
où l'eau devient un bien rare. Les économistes et agronomes du tiers-monde considèrent que
hors les OGM, de gigantesques famines sont certaines dans les vingt prochaines années. Voici pourquoi la
Chine, loin de nos états d'âme de peuples repus, s'est déjà engagée massivement
dans l'exploitation des OGM.
Les OGM seraient-ils donc absolument sans risque et leur critique exclusivement fondée sur l'ignorance ?
Certes l'igorance dans cette querelle joue un rôle décisif. Mais il est vrai aussi que les OGM, comme
toute innovation, comportent une part d'inconnu. Comme il n'existe pas de précédent aux transferts
génétiques entre espèces éloignées, il se peut que les manipulateurs créent
des monstres à la Frankenstein : un risque quand même plus littéraire que réel. Il se
peut aussi que des manipulations soient perverties à mauvais escient parce que l'homme n'est pas parfaitement
bon.
Depuis l'invention de l'électricité, on s'éclaire et on construit aussi des chaises électriques.
Faut-il interdire l'électricité ? Pareillement, convient-il d'interdire l'énergie nucléaire parce que l'on en fait des bombes ? Sans
le nucléaire, nous serions plongés dans les ténèbres. Et les OGM sont, à coup
sûr, moins dangereux que le nucléaire. Ajoutons que l'Histoire nous enseigne qu'il n'existe pas de
découvertes scientifiques qui, une fois acquises, ne sont pas développées ; c'est le complexe
de Prométhée. Si bien qu'interdire les OGM ici revient nécessairement à les encourager
chez nos voisins, peut-être moins raisonnables que nous le serions. En fait, un seul argument me paraît
vraiment recevable contre les OGM ; il est d'ordre religieux. Si l'on croit que la nature a été créée
de manière immuable, il convient en effet de ne pas la " désordonner ".
Mais les ennemis
des OGM sont-ils croyants ? Leur posture me semble moins théologique qu'elle n'est politique.
Les OGM présentent, en effet, le grand vice d'être produits par des entreprises capitalistes et qui,
de surcroît, ont le tort d'être le plus souvent américaines et helvétiques : derrière
l'horreur biologique se cacherait l'horreur économique. On constate donc, sans véritable surprise,
que les ennemis des OGM se recrutent parmi les ennemis de la libéralisation des échanges mondiaux
et des entreprises privées.
Ceux-ci avancent masqués, en manipulant des ingrédients explosifs qui s'appellent la peur du progrès,
la haine de l'argent des autres et, bien entendu, l'antiaméricanisme. On rappellera que ce cocktail Molotov
idéologique a déjà servi avec des succès divers pour nous faire croire que le capitalisme
avait troué la couche d'ozone et qu'il réchauffe dangereusement l'atmosphère : deux phénomènes
à ce jour non prouvés.
La lutte contre les OGM n'a, en vérité, pas d'autre source ni d'autre objet que de raviver le vieux
combat contre l'économie libre, perdu sur le terrain pour l'instant en empruntant les détours factices
de l'écologie et du soi-disant principe de précaution. Grâce aux OGM en somme, une très
vieille gauche se recycle et révèle sa véritable nature : la peur du progrès, la nostalgie
d'un ordre archaïque et communautaire, l'âge d'or sous la protection d'une élite éclairée,
celle de l'Etat qui sauve. De la théologie mais laïque.
Cette idéologie réactionnaire, paradoxalement de gauche, en vaut une autre ; elle serait acceptable
et mériterait même d'être débattue si elle s'avouait comme telle. L'inacceptable, en
revanche, est la manipulation des esprits, l'exploitation de l'ignorance, la création des peurs pour servir
à des fins politiciennes. Plus regrettable encore, ceux qui cassent les OGM écarteront leur nation
ou leur continent de la course réelle à l'innovation et des bénéfices sanitaires, alimentaires,
économiques qui en résulteront. L'antiaméricanisme sous-jacent dans la guerre anti-OGM servira
au bout du compte les Américains en leur conférant le monopole de la connaissance et de la production.
Enfin, la posture anti-OGM nuira, comme c'est si souvent le cas dans l'histoire idéologique, aux peuples
les plus pauvres ; ceux-ci en mourront de faim ou de soif, au choix.
Le Figaro, 5 juin 2000, Guy Sorman |