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Internet et le décryptage
de l'ADN humain bouleversent l'industrie pharmaceutique
Dans un entretien au "Monde", Jean-Pierre Garnier, futur patron du numéro un mondial Glaxo
SmithKline, estime que la technologie accélère les fusions. Pour lui, les laboratoires sont à
la veille d'une révolution comparable à celle qu'a connue l'automobile avec le taylorisme.
Dix ans après être entré chez SmithKline Beecham dont il est l'actuel directeur général,
Jean-Pierre Garnier deviendra à l'automne président exécutif du britannique Glaxo SmithKline,
à l'issue de la fusion entre sa société et Glaxo-Wellcome. Français naturalisé
américain, ce scientifique de formation, âgé de cinquante-deux ans, mise sur les évolutions
technologiques pour établir avec le patient une nouvelle relation, plus fructueuse.
Vous allez bientôt piloter "le" mastodonte de la pharmacie mondiale. En 1996, vous déclariez:
" Deux fois plus gros ne veut pas dire deux fois plus efficace. " Qu'est-ce qui a changé depuis
? C'est toujours vrai: ce n'est pas la taille qui compte mais ce qu'on en fait. Il y a deux raisons stratégiques
d'acquérir une taille critique. Le génome humain est en train de livrer ses secrets. Il y a une urgence
à se positionner très vite pour s'emparer de toutes les pistes ouvertes par cette révolution
des connaissances. Par ailleurs, la taille nous permet de rendre, franchement, la recherche plus productive qu'autrefois.
Et ce au bénéfice des patients du monde entier.
Comment la recherche pharmaceutique gagne-t-elle soudain en efficacité ?
Pour la première fois de l'histoire, nous avons à notre disposition l'information génomique,
de celles qui autorisent une compréhension cellulaire de la maladie. La recherche de nouveaux médicaments
est en train de passer d'un stade empirique à une méthode beaucoup plus rationnelle. Cet élément
est aussi majeur que l'arrivée du taylorisme dans l'industrie automobile. Il y avait autrefois 50 constructeurs
qui produisaient des automobiles essentiellement à la main. Le montage des voitures à la chaîne
a bouleversé cette industrie, qui ne compte plus que sept ou huit opérateurs dans le monde. Nous,
laboratoires pharmaceutiques, suivront le même chemin. Nous pouvons désormais réformer la façon
dont on découvre les médicaments, qui, jusque-là, n'était pas un "process"
industrialisé et avait très peu de valeur prédictive. C'est une des motivations essentielles
de notre fusion.
En quoi est-elle différente de celles de Pfizer-Warner Lambert ou de Pharmacia & Upjohn et Monsanto
? La plupart des fusions sont défensives. Elles visent à augmenter des parts de marché, et,
le plus souvent, à pallier des faiblesses. Dans le cas de Glaxo-Wellcome et de SmithKline Beecham, nous
renforçons nos atouts technologiques et nous partageons la même vision de l'avenir de la recherche.
Glaxo-Wellcome a découvert, déjà, plusieurs gènes en repérant les différences
génétiques entre des milliers de patients. Ils ont créé des bases de données
"pharmaco-génétiques", qui permettent de découvrir les facteurs différentiels
du génome entre deux individus, l'un prédisposé à la maladie, l'autre qui ne l'est
pas. Quant à nous, chez SmithKline Beecham, nous sommes partis de l'étude du gène sans savoir
à quoi il servait, puis nous avons fait un travail d'enquête pour arriver au même résultat.
Glaxo est également l'un des meilleurs laboratoires pour l'utilisation des techniques de chimie combinatoire,
un système qui permet d'identifier des millions de molécules et donc d'accélérer la
découverte d'un produit qui aura la structure exacte pour cibler une enzyme ou la neutraliser. Il y a des
complémentarités technologiques essentielles entre nos deux entreprises.
Des voix s'élèvent pour accuser les grands laboratoires de négliger les problèmes
de santé de la moitié de la planète. Allez-vous montrer l'exemple d'une nouvelles philosophie
? Chez SmithKline Beecham, on en peut pas être suspecté de ne pas faire de recherche dans les maladies
tropicales, car nous avons le seul vaccin en expérimentation contre la malaria. Il est en phase clinique
en Gambie. Nous savons que, si cela réussit, il ne s'agira pas pour nous d'une source de profit. Nous vendons
aussi 750 millions de doses de vaccins contre la polio à l'Unicef à 30 centimes l'unité au
lieu de 3 francs la dose. Et pour éradiquer l'éléphantiasis, un parasite qui menace 120 millions
de personnes dans les zones endémiques, nous avons monté un partenariat avec l'Organisation mondiale
de la santé, la fondation Carter et le laboratoire américain Merck. Il s'agit de distribuer notre
médicament jusque dans les villages. Ce programme doit durer vingt ans pour éliminer totalement la
maladie et coûtera 1 milliard de dollars à notre société. La cause principale du non-accès
aux soins dans les pays en développement, c'est moins la disponibilité des produits que le manque
d'infrastructures de santé que nous contribuons, dans ce cas, à développer.
Vous avez lancé aux Etats-Unis une centaine de sites sur Internet concernant différentes maladies
et vos médicaments. Quels liens espérez-vous tisser avec les patients ? Internet est à la fois une chance pour l'industrie pharmaceutique et pour les patients du monde entier.
En tant que fabriquants de médicaments, nous n'avions que la publicité, une communication unidirectionnelle
et courte dans le temps, pour établir une sorte de contact avec le patient. Nous ne nous connaissions qu'un
seul type de clients: les prescripteurs de nos produits.
Quant aux patients eux-mêmes, aux Etats-Unis, ils ont désormais des possibilités infinies.
En face d'un médecin, ils ont un temps limité pour parler de leur maladie. Sur le Net, ils ont accès
aux meilleurs spécialistes mondiaux, peuvent écouter leur opinion, s'assurer qu'ils prennent le médicament
comme il faut… Il y a de multiples raisons qui justifient que notre entreprise soit à la pointe de ce progrès
et établisse un véritable dialogue avec le patient.
Avez-vous l'intention de vendre vos médicaments directement sur Internet ?
Non, nous nous refusons à vendre en direct nos médicaments, même dans les pays où
cela est possible, comme les Etats-Unis. Nos ne voulons pas faire l'impasse sur le médecin ou le pharmacien.
Mais il y a une certaine logique à ce que nous nous assurions de la prise de nos médicaments dans
de bonnes circonstances. 60 % des gens, selon les enquêtes, ne prennent pas les médicaments comme
ils le devraient. Ils arrêtent leur traitement trop tôt ou le font durer abusivement, sur-dosent ou
sous-dosent la prescription. Lorsque nous nous rendons compte de cela grâce à nos sites Internet,
nous envoyons des alertes aux médecins afin qu'ils soulignent tel ou tel point dans leur prescription. Enfin,
dans certains cas, les patients ne vont pas chez le médecin. Nous avons crée un site très
populaire aux Etats-Unis sur les phobies sociales. Ces personnes qui souffrent d'une forme de trac poussé
à l'extrême ne peuvent pas fonctionner normalement en société. Nous savons qu'elles
restent 19 minutes en moyenne sur ce site. Internet donne de nouvelles opportunités dans la relation patient-médecin-fabriquant
de médicaments. Pour nous, il s'agit de l'intégration du patient dans le système de délivrance
des soins. Aujourd'hui, le patient doit être un agent actif de sa santé.
Pensez vous faire changer d'avis les analystes financiers qui boudent les valeurs de la vielle économie
au profit de la nouvelle ? Les analystes financiers qui ont privilégié la nouvelle économie en reviennent un tant soit
peu. Mon but en tant que futur dirigeant de Glaxo SmithKline n'est pas d'entrer dans une course effrénée
aux gains boursiers, mais de construire une entreprise qui crée de la valeur sur le long terme. A mes yeux,
l'industrie pharmaceutique ne peut pas être définie comme appartenant à la vieille économie.
Elle n'est pas assez mature et les firmes qui sont en bonne santé aujourd'hui peuvent disparaître
demain. De ce point de vue, et parce qu'elle a globalement un potentiel de croissance très important, tiré
par cette double révolution de la génomique et de l'information, l'industrie pharmaceutique relève
plutôt de la nouvelle économie.
Propos recueillis par Véronique Lorelle pour le Monde, 08 avril 2000
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