Le fantasme du clônage

Derrière les fantasmes de reproduction à l'identique, le clonage thérapeutique suscite d'immenses espoirs. Mais peut-on, dans le seul but de soigner, toucher à l'embryon humain?

LA DÉCISION DU GOUVERNEMENT DE TONY BLAIR DE PROPOSER UNE LOI AUTORISANT le clonage thérapeutique a relancé la polémique, les débats éthiques et… la machine à fantasmes! Entre rêves égoïstes d'immortalité et recherche médicale pourtant, il n'y a guère de point commun - sinon le clonage lui-même - et cela ne contribue pas à la clarté du débat.
Côté fantasmes, il y a celui, récurrent, de reproduire un seul ou des milliards d'individus à l'identique. Le mouvement raélien prétend avoir réuni les moyens de créer son usine à clones, Clonaid, et la science-fiction est riche d'emballements clonesques. Pourtant, les spécialistes s'accordent pour dire que le clonage reproductif n'a aucun intérêt économique (trop d'aléas, trop cher), et que sur le plan psychologique, la vie d'un clone serait un enfer garanti puisqu'il n'aurait pas d'identité à affronter un Œdipe de cette taille… Le psychiatre Boris Cyrulnik rappelle que notre identité passe par notre unicité, et que des tentatives de clonage reproductif conduiraient assurément à des catastrophes. Il faut donc, selon lui, l'interdire clairement.
Mais le vrai débat, aujourd'hui, porte sur le clonage thérapeutique. Et pour une raison simple: le "matériau" de base, c'est l'embryon humain et, les campagnes contre l'avortement l'ont montré et le montrent encore, c'est un sujet extrêmement brûlant. Ce qui rend le problème encore plus compliqué, c'est que ce qu'on cherche dans l'embryon, les cellules souches totipotentes ne se trouvent pratiquement nulle part ailleurs. Il y en a bien dans le cerveau et dans la moelle osseuse de l'adulte mais, observe le professeur Stefan Catsicas, neurobiologiste et vice-président de la recherche à l'EPFL, "ces cellules souches sont probablement déjà déterminées." De plus, elles seraient en quantités trop faibles pour être utilisables efficacement. En d'autres termes, la clé du problème réside dans le statut de l'embryon de quelques jours: peut-on, dans le seul but de soulager et de soigner, y toucher ou pas? Et quel statut donner à un embryon conçu par clonage? A-t-on le droit de mettre à profit les milliers d'embryons congelés conservés dans les centres de fécondation in vitro, ou doit-on obligatoirement les détruire, sachant qu'ils contiennent des cellules capables d'empêcher les maladies dégénératives qui nous menacent tous? Les questions sont immenses, vertigineuses dans leur dimension ontologique. C'est à la société tout entière d'en débattre, et de décider.

Une révolution médicale commence

Naturelles ou issues de clones, les cellules souches fourniront les pièces de rechange de nos corps malades ou accidentés.

AU DÉBUT ÉTAIT LA CELLULE SOUCHE, DÉCOUVERTE EN 1998, après dix-sept ans de recherche par l'Université du Wisconsin, à Madison. Un truc miraculeux: toutes identiques sur la ligne de départ (donc chez l'embryon), ces cellules vont, en se divisant sous l'effet de facteurs naturels, se spécialiser. Les unes deviendront des cellules du cerveau, d'autres celles d'un os, du foie, du sang, de la peau, du pancréas… Pourquoi, alors, ne pas utiliser ces cellules qui peuvent tout (on les dit donc "totipotente"), pour régénérer des organes qui tombent en quenouille, voire pour les recréer entièrement en cas de défaillance? Les plus grands espoirs sont mis dans cette technologie, la thérapie cellulaire, qui permet de traiter les maladies dégénératives, comme la maladie d'Alzheimer et celle de Parkinson. On évoque aussi la possibilité de régénérer les tissus malades d'un cœur fatigué. Au reste la thérapie cellulaire est appliquée à grande échelle dans un domaine au moins: celui de la transfusion sanguine.
Et les hématologues de rêver: "Si on pouvait produire industriellement des cellules sanguines, cela résoudrait les déficits chroniques de sang", indique le professeur Marc Schapira au Centre hospitalier universitaire vaudois. Autre avantage: ce sang ne serait pas marqué par ce qu'on appelle poétiquement "les aléas de la vie", c'est-à-dire des risques infectieux non décelés. Les besoins sont sans limites, souligne encore le médecin: il faut de la moelle osseuse pour les leucémiques, de la peau pour les grands brûlés, des tissus nerveux pour que les paraplégiques remarchent.
On sait aujourd'hui que c'est possible, mais les chercheurs butent dans de nombreux pays sur des obstacles législatifs: rares sont les pays où l'utilisation d'embryons humains est autorisée. Pour situer le débat, il faut préciser qu'en aucun cas les cellules souches ne pourraient évoluer vers un être humain. Elles sont extraites d'un blastocyte, un ensemble de cellules qui apparaît quelques jours après la conception. Seul la blastocyte entier pourrait devenir un être vivant. Le débat éthique ne reproduit donc pas celui de l'avortement, il porte non sur le statut de ces cellules, mais sur leur provenance: un embryon créé in vitro. Les chercheurs font observer qu'il existe des milliers d'embryons de quelques jours dans les congélateurs des centres de fécondation in vitro, et que ceux-ci sont voués à la destruction. Pourquoi, disent-ils, ne pas utiliser ce potentiel? En France, en 1997, il y avait plus de 50'000 embryons dans les congélateurs, et bon nombre de parents ont annoncé explicitement qu'ils n'avaient plus de projets.

Enjeu commercial

Il reste que ces cellules souches embryonnaires ont un inconvénient de taille: une fois développées, elles se heurteront à l'implacable loi de la compatibilité. Introduites dans un organisme que ce soit sous forme de cellules injectables ou d'un organe achevé, elles seront automatiquement perçues comme étrangères et donc rejetées. C'est là qu'intervient le clonage thérapeutique, dont l'autorisation va être soumise au parlement britannique par le gouvernement - annonce spectaculaire qui a mis le feu aux poudres, et pas seulement pour des questions éthiques. L'enjeu commercial est littéralement incalculable: si la thérapie cellulaire tient ses promesses, elle révolutionnera la médecine. Et ceux qui vendront ces cellules - la société Geron Corp. a financé la plupart des recherches et pris des brevets - verront l'avenir en rose. Certains imaginent même que dans quelques décennies, on vendra des organes complets tout neufs!
Le clonage, en effet, permet en théorie de contourner l'obstacle de l'incompatibilité: "Jusque dans une même famille, explique le professeur Stefan Catsicas, les cellules transplantées portent à leur surface des marqueurs qui les feront identifier comme des entités étrangères. Ce qui oblige à traiter les patients avec des substances qui diminuent les défenses naturelles de l'organisme. Dès l'instant où vous introduisez des cellules génétiquement identiques à leur nouvel environnement, le problème du rejet n'existe plus. On pratique déjà de cette manière avec les autogreffes de la peau."
Pour réaliser un clonage thérapeutique, on introduit dans un œuf non fécondé le noyau (ou le matériel génétique seul) d'une cellule d'un patient, prélevée par exemple sur sa peau. Activé par un choc électrique, cet œuf va entamer son processus de division et de développement et, au bout de quelques jours, former un blastocyte d'une centaine de cellules. A l'intérieur de ce blastocyte, on trouvera des cellules souches qui, mises en culture puis différenciées, fourniront à notre patient des cellules spécialisées ou des organes, parfaitement tolérés par son corps puisque génétiquement identiques. On n'en est certes pas encore là, car on ne sait pas encore faire "pousser" un organe in vitro: c'est le domaine de l'ingénierie tissulaire, où il reste beaucoup à faire, explique Stefan Catsicas. "Aujourd'hui, on arrive à faire des organes dont l'architecture est relativement simple, comme la peau: ce sont des couches superposées. Remarquez que même dans ce cas, on n'arrive pas à produire de la peau de manière parfaite. On commence donc à imaginer comment faire des organes à deux dimensions de manière efficace et rentable. Pour des organes complexes à trois dimensions, on ne sait pas encore. Il faudra énormément de recherche mais je pense qu'on y arrivera, grâce à un mélange de compétences: il faudra mettre ensemble des biologistes cellulaires, des physiologistes, des experts en ingénierie des matériaux et des biomatériaux."
La thérapie cellulaire est en marche et, sauf revers sans remède, elle ne s'arrêtera pas, avec ou sans clonage. Car les sources de cellules souches se multiplient. Une étude spectaculaire - un peu éclipsée par le projet Blair - publiée le 15 août dans "Science", rapporte qu'il est possible de générer des cellules souches à partir de cellules souches existant dans la moelle osseuse. Ces cellules souches sont réputées "adultes", par opposition à celles de l'embryon qui sont d'une jeunesse absolue. Leur avantage est le même que celui des cellules issues de clones: prélevées sur le patient, elles seront acceptées par son organisme après différenciation. Chez le rat et chez l'homme, les chercheurs ont obtenu un taux de conversion des cellules souches en cellules de moelle de 80 %! Ces cellules, transplantées dans le cerveau et la moelle épinière des rats, ont établi des connexions avec les autres cellules et ont survécu. Il reste évidemment beaucoup de travail à faire avant qu'on puisse donner des espoirs tangibles aux malades. Du moins faut-il laisser les chercheurs chercher: c'est devant leurs résultats que la société devra prendre ses responsabilités.

L'Hebdo - 24 août 2000, Philippe Barraud

 

Notre identité passe par notre unicité

Boris Cyrulnik, psychiatre, essayiste et directeur d'enseignement à l'Université de Toulon, explique les dangers du clonage reproductif. Mais il pense qu'on ne l'empêchera pas.

Boris Cyrulnik, aimeriez-vous vous faire cloner? Non et oui et encore le oui contient-il un peu de non. Un non catégorique d'abord: je serais absolument horrifié d'apprendre que j'ai été l'objet d'un clonage reproductif, qu'il existe un autre moi. L'idée de ne pas être unique m'horripile. En revanche, je me laisserais sûrement faire dans le cadre d'un clonage thérapeutique. Le patient que je suis comprend très bien tout le bénéfice qu'il peut tirer d'une telle technique. Une insuffisance rénale et voilà un nouveau rein fabriqué à partir de mes cellules, donc sans problème de rejet. Quel confort! Mais je ne suis pas qu'un patient. Je suis aussi un individu avec une représentation de soi, attaché à son intégrité corporelle. Je crois que j'accepterais mal qu'un bout de moi attende dans un frigo prêt à être manipulé par un médecin-garagiste.

Cela pose la question de la notion d'individualité, du soi? Avant tout l'individualité, c'est une somme d'émotions et de représentations qui toutes participent à la construction du sentiment de soi. C'est un patchwork qui se met en place tout au long de la vie et qui évolue. Les sphères de socialisation sont extrêmement nombreuses et c'est notre passage dans ces différentes sphères qui finit par nous définir. Nous sommes notre histoire.

Dans ce cas, si l'individu est une histoire, faut-il s'inquiéter d'avoir un double. N'aura-t-il pas sa propre personnalité? En théorie, oui. L'acquis exerce une force prépondérante. On peut même le voir au cœur de deux cellules qui bien que porteuses de la même information génétique vont, du fait d'un environnement différent, promouvoir ou taire l'action de tel ou tel gène. Seulement, cela n'enlève rien au fait que l'unicité physique fait partie de notre discours sur l'individu. Je n'imagine pas qu'on puisse rester de marbre en face de son clone, même s'il a un vécu différent. Cela ne veut pas dire que cette stupéfaction sera encore vraie à l'avenir. On sous-estime toujours à quel point la technologie s'insinue dans notre discours, le modèle et le modifie. Le mélange des représentations suit des lois suffisamment chaotiques pour qu'on soit incapable de prédire l'avenir d'une pratique comme le clonage reproductif. Pour ce qui est du clonage thérapeutique, la messe est dite et la décision du gouvernement britannique d'autoriser ces recherches n'est qu'un pas vers une pratique qui sera bientôt banalisée.

Si tout passe et tout lasse, doit-on baisser les bras devant l'éventualité du clonage reproductif? A mon avis, non. On doit l'interdire. Une telle pratique porterait un coup fatal à la sacralité du corps, notion qui me semble par exemple essentielle à la gestion de la vie en communauté. A instrumentaliser à l'extrême, est-ce qu'on ne risque pas de bouleverser notre vision même de l'homme. Apprendre le soi dans son unicité, c'est aussi apprendre l'autre dans son unicité, lui accorder une valeur. On ignore tout des conséquences d'une telle technique. On pourrait peut-être assister à l'avènement d'un nouveau racisme, les "originaux" crachant leur fiel sur les "copies". On pourrait aussi imaginer un réflexe grégaire des "copies" d'un même individu qui rejetteraient tous les autres au motif qu'on est bien qu'entre gens qui se ressemblent.

On imagine que votre expérience de psychiatre vous place en première ligne pour estimer l'importance du sentiment de soi et de ses errances? Bien sûr. J'ai par exemple suivi des patients atteints du délire de Capgras, qui croient se reconnaître en chaque passant. Ici le sosie provoque un sentiment très vif d'usurpation. Certains patients vont même jusqu'à l'agression. Nietzsche était probablement frappé par ce mal étrange. Il évoque notamment un épisode où un malaise l'envahit et le pousse à aller ouvrir sa fenêtre. C'est alors qu'il s'aperçoit dans la rue en train de suivre son propre enterrement. A ce moment-là, il est donc trois. L'angoisse de voir plusieurs "soi" souligne à quel point notre identité passe par notre unicité. On l'apprend tout petit. Un nourrisson qui s'observe dans un miroir croit d'abord voir une autre personne. Puis vers quinze mois, il rentre dans une phase de grande perplexité où il commence à saisir que ce reflet est peut-être lui. Il lui faudra encore près de trois ans pour intégrer son statut de sujet et parvenir à dire: "Je suis dans le miroir."

Il semble quand même que dans le cas des jumeaux homozygotes, l'idée de vivre avec une réplique ne pose aucun problème? C'est vrai. On peut même dire que la gémellité crée des liens d'une force considérable. La gémellité naît tout de même de la rencontre d'un spermatozoïde et d'un ovule, le tout saupoudré de hasard. En outre, les jumeaux naissent et se développent en même temps. Dans le cadre du clonage, c'est une manipulation délibérée pour créer une réplique humaine d'un être préexistant et donc forcément plus âgé. On quitte la sphère traditionnelle de la reproduction sexuée. Autant de différences qui font croire qu'une identité de clone ne se vit pas comme une identité de jumeau.

On peut imaginer que le clone aurait un sentiment de soi pour le moins trouble? Peut-être. Prenez le cas des enfants de remplacement, autrement dit de ces enfants conçus après le décès de leur frère ou de leur sœur aînée. Le désespoir de certains parents est tel qu'ils font l'amour en revenant du cimetière dans l'unique but de remplacer cette perte. L'enfant qui naît de cette union se voit souvent refuser son individualité. Les parents ne l'envisagent que comme le clone du bébé qu'ils ont perdu. Ces enfants-là, comme Salvador Dali ou Van Gogh, sont souvent très perturbés. D'ailleurs, c'est cet exemple qui me fait croire que, malgré toutes les interdictions, le clonage humain reproductif aura lieu. Je ne doute pas une seconde qu'une mère désespérée réussira un jour ou un autre, par son argent ou sa douleur, à convaincre un médecin de cloner son enfant disparu. Il n'est pas un interdit qui ne soit transgressé, surtout quand c'est la douleur qui le motive.

L'Hebdo - 24 août 2000, propos recueillis par Pierre-Yves Frei