BIOETHIQUE - Propositions du comité d'éthique des Quinze sur les cellules souches.

La recherche sur l'embryon humain sous surveillance. L'Europe peut-elle se lancer dans la recherche sur l'embryon humain, et même créer des embryons pour la recherche? En cette période de présidence française, le groupe européen d'éthique des sciences et des nouvelles technologies auprès de la Commission européenne, présidé par Noëlle Lenoir, a remis hier au président de la République, Jacques Chirac, son "avis sur les aspects éthiques de la recherche sur les cellules souches humaines et leur utilisation". Prudence, dit le comité, qui récuse pour l'instant le recours au clonage thérapeutique, la création d'embryons par transfert de noyaux de cellules somatiques, mais il n'exclut pas des études sur des embryons "surnuméraires", créés au cours d'une fécondation in vitro et non utilisés.

Le groupe européen d'éthique avait été créé du temps de la présidence de la Commission par Jacques Delors. Il n'a qu'un rôle de conseiller, mais ses avis sont très attendus, car ses onze membres réunissent les différents courants culturels qui pourraient diviser l'Europe. Car l'éthique, c'est d'abord une question de culture, de philosophie et de religion. La gageure est d'arriver à un consensus, qui va impulser la politique européenne, et donc influencer les législations nationales sur des sujets toujours très sensibles. Dans le cas des cellules souches, et donc de la recherche sur l'embryon, il fallait rapprocher des extrêmes: d'un côté les Britanniques, qui s'apprêtent à autoriser les recherches sur les embryons humains, de l'autre les Allemands qui se butent dès qu'il s'agit d'intervenir sur un embryon autrement que dans le but d'assurer sa survie et son développement.
Pourtant, le groupe a réussi à s'engager à l'unanimité sur le texte de l'avis. Il "estime que, pour l'heure, la création d'embryons par transfert de noyaux de cellules somatiques ("clonage thérapeutique") pour les besoins de la recherche sur la thérapie cellulaire serait prématurée, étant donné qu'il existe un vaste champ de recherches à explorer à l'aide d'autres sources de cellules souches humaines: à partir d'embryons surnuméraires, de tissu fœtal et de cellules souches adultes".
La potentialité des cellules souches fait rêver: elles pourraient à la demande reconstruire des parties d'organes, et pourquoi pas des organes entiers, foie, cœur, reins, vaisseaux… Les avancés de la recherche font espérer: le prélèvement de cellules souches dans la moelle osseuse chez le malade lui-même ou un donneur permet déjà de traiter efficacement des maladies hématologiques, notamment des leucémies. Si les cellules souches sont divisibles, on en distingue plusieurs sortes, selon leur potentiel de différenciation. Des classifications sur lesquelles les chercheurs se disputent encore. En se référant à la classification retenue par le groupe européen d'éthique, on constate que les cellules "progénitrices" (qui produisent une seule sorte de cellules différenciées, par exemple les spermatogoniques ne donnent que des spermatozoïdes), et les cellules "multipotentes" "elles donnent plusieurs types cellulaires pour un même organe, par exemple la peau), peuvent persister tout au long de la vie, et donc être isolées chez des adultes. On les retrouve en plus grande abondance dans le tissu fœtal. Les cellules souches hématopoïétiques sont déjà prélevées sur le sang de cordon ombilical. D'autres peuvent l'être sur un fœtus après une interruption de grossesse. D'où l'insistance du groupe à explorer ces voies avant de penser à créer des embryons pour la recherche.
Mais les cellules souches les plus séduisantes pour les chercheurs sont les pluripotentes, celles qui peuvent donner naissance in vitro à tous les types cellulaires: on les trouve dans les embryons. Depuis deux ans, on commence à savoir les cultiver. Et les chercheurs sont impatients de passer de l'animal à l'homme pour savoir s'ils peuvent contrôler leur différenciation. Le groupe européen d'éthique recommande la sagesse: l'Europe doit financer des recherches sur les cellules souches adultes qui ont un fort potentiel encore à explorer. Les travaux sur les cellules embryonnaires, là où ils seront autorisés, devront être soumis à un contrôle strict d'une autorité centralisée, et ne pas être tenus secrets pour des motifs commerciaux. L'évaluation éthique de recherches financées par la communauté devra être constaté du début à la fin du projet. Enfin, il ne faut pas peser sur les femmes subissant des traitements contre l'infertilité pour obtenir des embryons surnuméraires ou des dons d'ovocyte.

Le Figaro, mercredi 15 novembre 2000, Michèle Biétry