L'alphabet de la vie

Ce ne sont que quatre simples lettres, A, C, G, T, et c'est l'alphabet de la vie. Leur ordre, leur assemblage au sein des gènes détermine chaque être vivant, plante, micro-organisme, animal et être humain. Aujourd'hui, l'annonce solennelle faite des deux côtés de l'Atlantique du décryptage de 90 % du génome humain marque le début d'une des plus grandes aventures du XXIe siècle.

Dans le peloton de gènes niché au coeur de nos cellules s'inscrivent l'histoire de la vie et les caractéristiques de chaque individu. En apprenant à lire dans ce grand livre, l'homme se donne aussi le pouvoir d'en modifier le contenu. La plupart des maladies ont une composante génétique. Les cancers sont les conséquences d'un dérèglement cellulaire, mais la susceptibilité aux maladies infectieuses a une part génétique. Les tests de prédisposition à telle ou telle pathologie ouvrent la voie à une véritable prévention, en ciblant au plus près les individus vulnérables.

Pour l'heure, la bataille est d'abord économique. L'annonce simultanée par les chercheurs privés de Celera, la société de Craig Venter et des scientifiques de la recherche publique de dix-huit pays, à Tokyo, Washingtonn, Londres et Paris, et peut-être Pékin, est le symbole fort d'une union mondiale. Ne nous faisons pas d'illusions; les intérêts en jeu sont colossaux et cette trêve forcée ne signifie pas la fin de la guerre économique et politique. L'accord subtil qui s'est fait sur l'interdiction de s'approprier le génome humain pourra être facilement tourné en pratique. Mais il faudra désormais tenir compte des opinions publiques, notamment dans les pays en voie de développement qui commencent à se mobiliser contre la mainmise sur les génomes de leurs populations et de leurs plantes sans retombées utiles pour eux.

HGP (Human Genome Project) n'est que l'amorce infime de la république planétaire des savants, mais il a le mérite d'exister. L'enjeu des années à venir sera de maintenir l'équilibre, pour ne pas accentuer le fossé entre pays pauvres et riches en focalisant les recherches sur l'accessoire, "payant" à court terme, comme les gènes de l'obésité, ou sur les seules maladies les plus répandues dans les pays riches. C'est la réalité de la recherche d'aujourd'hui.
Et demain? Comme toute avancée révolutionnaire, la connaissance du génome va libérer bien de fantasmes. Et si l'homme était tenté de devenir éternel? Et de chercher le secret de la jeunesse? Et de vouloir créer l'être parfait? Et si on en arrivait à une sélection par les gènes? La mutation qui commence aujourd'hui va certainement susciter de grandes controverses, d'autant plus violentes, souvent, qu'elles auront peu d'assise scientifique. Plus on avance dans la connaissance et la maîtrise des mécanismes de la génétique, plus apparaît l'indispensable nécessité d'inventer pour cet alphabet de la vie une grammaire de l'éthique.

Le Figaro, 26.06.2000, Michèle Biétry