La piste du professeur Aguzzi

Alors qu’on attend les résultats de la commission d’expertise sur les hypothétiques risques liés à la transfusion sanguine et que l’on s’interroge toujours sur la présence de prions dans le sang, l’équipe d’Adriano Aguzzi de Zurich lance un pavé dans la mare. Car, en montrant qu’une banale protéine du sang, le plasminogène, agit comme une sorte de « piège » à prions pathologiques, mais pas à prions normaux, il établit les bases de la mise au point de tests radicalement nouveaux et peut-être plus rapide pour détecter la maladie de la vache folle et son équivalent humain, la nouvelle forme de la maladie de Creutzfeldt-Jakob.
Mais, juste après, il suggère, ou du moins espère, que « ce test pourrait éventuellement être utilisé pour enlever les prions infectés du sang utilisé dans les transfusions sanguines ». Une déclaration qui jette un froid dans la nébuleuse déjà passablement complexe des encéphalopathies spongiformes transmissibles. Mais qui fait aussitôt réagir le Consortium pour la science du plasma, un groupement des quatre grandes firmes mondiales commercialisant les produits dérivés du plasma sanguin : Aventis Behring, Baxter Hyland Immuno, Bayer Corporation et Alpha Thérapeutic. Le professeur Aguzzi appartient au comité scientifique de ce consortium. Hier, en effet, au moment même de la publication dans Nature, le consortium faisait état dans un communiqué de ses espoirs en un développement de technologies de détection et d’éradication du prion pathologique dans le plasma sanguin qui pourraient découler de ces travaux. Un raccourci un peu rapide puisque, aujourd’hui, on ne sait toujours pas si l’agent de la maladie de la vache folle se transmet par le sang et donc encore moins par les transfusions.
Reste que les travaux de Michaël Fischer de l’équipe d’Aguzzi (Institut de neuropathologie de l’hôpital universitaire de Zurich) sur le plasminogène, une protéine jusqu’ici connue pour intervenir dans la destruction des caillots sanguins, sont très importants. Car ils montrent la capacité de cette protéine à se lier exclusivement aux formes anormales du prion (Pr Psc). Mais il ne faut surtout pas en conclure que l’on va pouvoir, grâce à cette propriété, détecter des traces de prion dans le sang, du moins en l’état actuel des connaissances. Aucune donnée scientifique ne démontre aujourd’hui que le sang peut être contaminé par des agents infectieux de la nouvelle forme de MCJ.
En revanche, la « propriété inattendue » de cette protéine sanguine, sa capacité, « d’une efficacité étonnante », à s’accrocher exclusivement au prion pathologique, « pourrait être exploitée à des fins diagnostiques », estime le professeur Aguzzi.
« Jusqu’à présent, on avait découvert d’autres protéines, six ou sept, avec une certaine affinité pour le prion infectieux, mais c’est la première fois que l’on trouve une protéine ayant une grande affinité pour le prion pathologique, du moins dans le sang », rappelle le professeur Jean-Pierre Liautard, directeur de l’U 431 de l’Inserm, spécialisée en microbiologie et pathologie cellulaire et infectieuse à Montpellier.
L’équipe d’Aguzzi ouvre la porte à la mise au point de tests radicalement nouveaux, de troisième génération, pour détecter le prion, non pas dans le sang mais dans les tissus où l’on sait qu’il peut se trouver (cerveau, amygdales, tissus lymphoïdes). L’intérêt potentiel est que l’on pourrait détecter directement la protéine pathologique capturée par le plasminogène. C’est une méthode alternative. « Elle repose sur un concept radicalement différent par rapport aux tests actuels, résume le docteur Lasmézas (groupe de recherche sur les prions de la Direction du vivant au Commissariat à l’énergie atomique), son avantage, c’est de pouvoir envisager la mise en détection du prion pathologique en un seul temps, au lieu de deux. Reste à savoir si cela fonctionne. »
Aguzzi s’est refusé à toute estimation du temps nécessaire à l’élaboration d’un test basé sur ses recherches. Mais il a indiqué qu’un tel test pourrait être beaucoup plus précis que ceux utilisés à l’heure actuelle.
« Ce travail est intéressant pour les perspectives diagnostiques », reconnaît le professeur Dominique Dormont, président du Comité sur les encéphalopathies subaiguës spongiformes transmissibles et les prions. Mais, prudent, il ajoute que « ce travail ne permet pas de conclure quant aux applications immédiates. Il faudrait en particulier évaluer la puissance de cette liaison entre le plasminogène et le prion anormal. » D’autant que le prion infectieux est plus facile à détecter dans le cerveau malade, où il est concentré en grandes quantités, que dans d’autres organes où il se trouve en quantités très faibles voire infimes.

Nature, 23 novembre 2000, Dr Catherine Petitnicolas