Généthique et communication

Recréer une base de discussion entre le public et les scientifiques: Walter Lesch s'y emploie, en s'occupant notamment des questions éthiques liées au génie génétique.

Peut-on actuellement trouver un terrain d'entente entre les pro et les anti du génie génétique? Avant de parler des points communs, il faut absolument signaler la divergence extrême des positions et des convictions articulées dans le débat public. Je ne vois pas comment on peut trouver un consensus confortable s'il y a un désaccord total sur les questions les plus fondamentales. D'autre part, il y a certainement une base pour un dialogue dans lequel tous les intervenants reconnaissent la nécessité d'une recherche fondamentale et appliquée qui respecte la "dignité de l'homme". Mais l'interprétation de cette formule solennelle peut aller dans des directions opposées.

Les chercheurs en génie génétique sont critiqués pour leur manque de communication. Vous participez au Forum recherche génétique. Avez-vous aussi cette impression? J'ai l'impression que beaucoup de scientifiques ne sont pas encore habitués au fait que le public ne croit plus aux promesses d'une science ou bien neutre ou bien automatiquement au service de la bonne cause. Comme toute liberté, la liberté de la recherche n'implique pas uniquement des droits, mais aussi des obligations. Autrement dit: le droit à la quête du savoir ne doit pas servir de prétexte pour étouffer toutes les questions qui dérangent la tranquillité des chercheurs. Pour beaucoup de raisons, nous constatons une perte de la légitimité de la recherche scientifique en général, qui doit plus que jamais s'expliquer, se présenter et "se vendre". En 1996, l'Académie suisse des sciences naturelles (ASSN) a créé le Forum recherche génétique comme plate-forme interdisciplinaire de discussion et d'information. Sans être informé personne ne peut décider de l'avenir du génie génétique en Suisse.

Comment les éthiciens participent-ils à la réflexion sur la recherche génétique et quel est leur poids? Le rôle de l'éthique est à la fois modeste et critique. Je me sens souvent mal à l'aise face aux attentes exagérées de mes interlocuteurs, parce qu'il est impossible de sortir tout d'un saut de tous les dilemmes provoqués par le progrès scientifique et technique. A mon avis, l'éthique devrait d'abord être l'avocat de ceux qu'on écoute peu dans le débat public. Cela concerne aussi bien les opposants que les partisans de l'initiative "Pour la protection génétique". Sincèrement, aurions-nous attribué une importance à certains aspects éthiques du génie génétique si l'initiative qui échauffe les esprits n'avait pas existé? Si l'éthique veut fournir des arguments solides et garder son indépendance, elle doit se méfier de toute utilisation de la rhétorique à des fins purement stratégiques. La pluralité des manières d'aborder la "génétique" reflète le pluralisme de notre société. Pour la composition et le fonctionnement d'un comité d'éthique, beaucoup dépendra du choix des éthiciens. C'est pourquoi les spécialistes de l'éthique ne sont pas plus "innocents" que leurs collègues des sciences naturelles et biomédicales. Nous devons tous rendre compte de nos présuppositions quant à l'idée de la personne humaine et de la nature.

Quelles sont les diverses notions de la nature qui s'affrontent? C'est effectivement là que se joue une bonne partie des conflits idéologiques autour du génie génétique. La réflexion éthique des dernières décennies a fortement contribué à une nouvelle conception de la nature extra-humaine: celle-ci n'existe pas pour être exploitée pour des besoins de l'homme, mais a sa propre valeur. Elle est indépendante de toute utilité technique ou économique. En 1992 cette idée a mené à l'acception du fameux article 24novies dans la Constitution fédérale en faveur de la "dignité de la créature" - une notion très compliquée d'un point de vue éthique et juridique car on peut l'interpréter d'une façon "biocentriste" en attribuant par ex. des "droits" aux animaux. La recherche génétique repose sur une vision "anthropocentriste" du monde. Et je ne cache pas ma sympathie pour une recherche qui me paraît indispensable dans le domaine biomédical. Serait-il responsable de renoncer à des moyens pour lutter contre des maladies qui nous préoccupent tous? La sacralisation de la nature ne sera certainement pas le chemin approprié pour faire disparaître les risques et effets négatifs de notre civilisation.

Quels sont les enjeux cachés derrière les discussions actuelles? A côté des aspects anthropologiques et écologiques dont j'ai parlé, j'aimerais souligner la dimension économique du problème. Parmi ceux qui critiquent vivement la recherche génétique, beaucoup ne visent pas les laboratoires de Pérolles et ne seraient peut-être pas hostiles aux bénéfices d'une recherche de pointe. Mais ils se sentent impuissants face à une industrie biotechnologique qui dicte ses lois, qui augmente ses profits et paraît être hors des mécanismes de contrôle démocratique. La communication sur le génie génétique déclenche donc assez souvent une discussion encore plus large et difficile à gérer. L'initiative force le peuple suisse à donner une réponse simple à une question très complexe qui exige une analyse détaillée sur le plan des faits et des valeurs.

Le magazine de l'Université de Fribourg - Suisse, décembre 1997, propos recueillis par Charly Veuthey