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L'ADN, ressort moléculaire
Depuis les travaux de Francis Crick et de James Watson, en 1953, la molécule d'ADN est représentée
sous la forme d'une double hélice, enroulée autour d'un axe rectiligne. Cependant la conformation
de l'ADN n'est pas invariable : les modifications de l'environnement chimique de la molécule commandent
des repliements moléculaires importants pour la réplication et la transcription.
Les protéines, autres polymères biologiques, perdent leurs propriétés quand elles sont
dénaturées, c'est-à-dire déroulées par échauffement ou par un cisaillement.
De même, les propriétés de l'ADN sont déterminées à la fois par sa composition
chimique (l'enchaînement de ses sous-unités, nommées nucléotide) et par sa conformation
dans l'espace. L'étude de la relation entre la composition et la flexibilité imposait la détermination
des propriétés élastiques de l'ADN, mais celles-ci n'étaient connues que par des techniques
indirectes, dont les résultats expérimentaux étaient interprétés sur la base
de nombreuses hypothèses. C. Bustamante et ses collègues L. Finzi et S. Smith, de l'Université
de l'Oregon, obtiennent des résultats directs en étirant une molécule d'ADN et en mesurant
son élasticité.
Pour cette mesure, ils attachent une extrémité d'un brin d'ADN à la surface d'une lame de
microscope, et lient l'autre extrémité à une petite bille magnétique. À l'aide
d'un champ magnétique, ils attirent la bille, règlent ainsi la tension exercée sur la molécule
et mesurent son allongement au microscope. Connaissant la force de traction et l'allongement, ils calculent l'élasticité
de l'ADN.
Comment fixer sur des molécules des objets énormes à l'échelle moléculaire (les
billes magnétiques) ? Les biochimistes de l'Oregon ont préalablement recouvert des billes magnétiques
de streptavidine, une protéine composée de quatre sous-unités identiques, qui présentent
chacune un site de fixation des molécules de biotine (une protéine) ; puis ils ont greffé
la biotine (une protéine) ; puis ils ont greffé la biotine à l'une des extrémités
de la chaîne d'ADN : la liaison de la biotine à la streptavidine a entraîné celle de
la bille magnétique à l'ADN.
Un tel procédé est déjà utilisé pour l'extraction d'ADN en solution, mais il
fallait éviter que les deux extrémités de l'ADN ne s'attachent à la sphère.
Aussi ont-ils fixé l'ADN sur la lame de verre par un autre couple que la streptavidine et la biotine, en
l'occurrence la digoxygénine et l'antidigoxygénine. La différence de nature chimique des deux
extrémités des chaînes d'ADN utilisées pour ces expériences permettait que la
biotine ne se lie qu'à une extrémité, et la digoxygénine à l'autre.
L'ADN étant lié au verre, les biochimistes ont tiré sur la « poignée magnétique
» en plaçant la lame de verre dans un écoulement d'eau, l'ensemble du système étant
placé dans un champ magnétique. Les billes se comportaient comme des bouées reliées
à un filin. Au microscope optique, les biochimistes mesuraient la position de billes en fonction des forces
exercées, ce qui a permis le calcul de la raideur du « ressort génétique ».
C. Bustamante et ses collègues ont interprété les résultats en utilisant des théories
qui décrivent l'élasticité des polymères flexibles. Dans le modèle le plus simple,
l'élasticité d'une polymère dépend de sa « longueur de persistance » :
cette longueur des segments indépendants de la chaîne est déterminée par la nature chimique
du polymère. Les propriétés physiques des molécules d'ADN sont plus complexes que celles
des polymères industrielles, où tous les maillons sont identiques ; dans l'ADN, la présence
de certaines séquences de paires de bases courbe l'axe de la molécule, et l'interaction de l'ADN
avec d'autres molécules peut modifier sa conformation. Notamment les biochimistes ont montré que
la longueur de persistance augmente quand on diminue la quantité d'ions dans le milieu. De même, un
traitement de l'ADN par une molécule qui courbe l'axe de la molécule (il faut fournir de l'énergie
pour redresser les coudes).
Depuis quelques années, les microscopes à champ proche (microscopes à effet tunnel, microscopes
à force atomique) montrent des atomes sur les surfaces et permettent de les manipuler. Le système
des pincettes magnétiques de C. Bustamante est un nouvel outil pour sonder des molécules isolées
; l'ADN est une molécule de choix pour ces expériences, non seulement parce qu'elle est le symbole
moléculaire de la vie, mais aussi parce qu'elle est très longue. D'autres polymères d'intérêt
industriel ou biologique pourraient également être manipulées par de telles pincettes.
Pour la Science, N° 186, avril 1993, Marc Fermier, ESPCI, Paris
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